Une lecture critique du Traité d'Athéologie de Michel Onfray
Par Bruno Courcelle
Enfin !
Un philosophe connu et apprécié, du grand
public cultivé sinon des sorbonnards, écrit que les religions sont vaines et
nuisibles, que les monothéismes sont fondés sur la fabrication des textes et le
totalitarisme, que l'Islam est intrinsèquement et irrémédiablement archaïque et
fasciste, ce qui est courageux dans le contexte actuel de servilité face aux
religions. Il défend l'athéisme et le matérialisme. Son Traité se lit beaucoup
plus facilement que certains de ses autres ouvrages. Et, de plus il se vend
très bien, ce qui veut dire qu’il répond à une attente.
Ne boudons pas notre plaisir, et n'hésitons
pas à le recommander et à l'offrir (18 euros).
Mais cela ne doit pas nous empêcher de le
lire d'un œil critique. No book is perfect.
Dédié à Raoul Vaneigem
et ouvert par une citation de Nietzsche, il comporte quatre parties : Athéologie, Monothéismes, Christianisme, Théocratie.
Pour en faire apprécier le ton, le mieux est
d'en extraire quelques citations.
" La crédulité des hommes dépasse
ce qu'on imagine. Plutôt des fables, des fictions, des mythes, des histoires
pour enfants que d'assister au dévoilement de la cruauté du réel qui contraint
à supporter l'évidence tragique du monde. Avoir à mourir ne concerne que les
mortels. Le croyant, lui, naïf et niais sait qu'il est immortel, qu'il
survivra à l'hécatombe planétaire. " p.28.
Sur les clercs de toutes religions :
" Cacher sa propre misère spirituelle en exacerbant celle d'autrui,
éviter le spectacle de la sienne en théâtralisant celle du monde, voilà autant
de subterfuges à dénoncer. " p. 29.
L'athéisme comme "santé mentale
recouvrée" : " Ce travail sur soi suppose la philosophie. Non
pas la foi, la croyance, les fables mais la raison, la réflexion correctement
conduite. L'obscurantisme, cet humus des religions, se combat avec la tradition
rationaliste occidentale. " p. 30.
Ce Traité se présente comme une introduction
et non comme une somme achevée. Le "démontage" philosophique
nécessitera la collaboration de multiples disciplines : mythologie, histoire,
esthétique, psychologie et d’autres, auxquelles j'ajouterai la sociologie et
l’anthropologie qui ont beaucoup à dire sur la perpétuation du religieux dans
des sociétés où "Dieu" est en principe mort, et sur son utilisation
comme marqueur identitaire.
Athéologie
"Dieu" n'est pas mort ! Notre
civilisation n'est pas celle de la "mort de Dieu" mais du nihilisme,
c’est l'ère du vide et du faux".
" Dieu n'est ni mort ni mourant,
car non mortel. Une fiction ne meurt pas, une illusion ne trépasse jamais, un
conte pour enfants ne se réfute pas. Dieu relève du bestiaire
mythologique. " p.38.
L'auteur passe en revue les précurseurs de
l'athéisme, qu'il serait, selon lui, abusif de déclarer athées. Le premier
athée véritable est le curé Jean Meslier, suivi par
des philosophes du XVIII ième siècle, Helvétius,
d'Holbach entre autres que l'Université ignore soigneusement au profit de
quelques figures de déistes politiquement corrects et inoffensifs, tels
Voltaire et Rousseau. L. Feuerbach est lui aussi soigneusement ignoré.
D'où l'impérieuse nécessité d'enseigner le
"Fait Athée" (et j'ajouterai, conjointement à l’Histoire des Sciences
et à celle des Cultures et des Civilisations), ce qui supposerait de commencer
par une " archéologie du sentiment religieux : la peur, l'incapacité
à regarder la mort en face, l'impossible conscience de l'incomplétude et de la
finitude chez les hommes, le rôle majeur et moteur de l'angoisse existentielle. "
p. 64.
Malgré la déchristianisation, les sociétés
occidentales restent sous l'emprise de l'idéologie judéo-chrétienne. Les
exemples de la médecine, de la bioéthique et du droit pénal mettent en évidence
un socle idéologique religieux persistant. Le droit pénal, tout comme la
doctrine religieuse du salut, est fondé sur le principe du libre-arbitre, qui
justifie la responsabilité et la punition. Pour conforter cette analyse, il
serait intéressant d'examiner le fonctionnement des sociétés primitives. A ces
exemples, on pourrait ajouter le droit de la famille : le mariage dit
"civil" reste une institution dont le fondement est religieux.
Les dogmes religieux sont largement ignorés
des clercs et des pratiquants qui répètent leurs prières sans réfléchir, selon
le principe qu'il faut "préférer
Monothéismes
" Les trois monothéismes animés par
une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques
:
haine de la raison et de l'intelligence ; haine de la
liberté ;
haine de tous les livres au nom d'un seul ;
haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du
plaisir ;
haine du féminin, du corps, des désirs et pulsions.
En lieu et place de tout cela, judaïsme,
christianisme et islam défendent :
la foi et la croyance, l'obéissance et la soumission, le
goût de la mort et la passion de l'au-delà, l'ange asexué et la chasteté, la
virginité et la fidélité monogamique, l'épouse et la mère, l'âme et l'esprit.
Autant dire la vie crucifiée, et le néant célébré. " pp. 95-96.
Suivent des sections intitulées :
" Haro sur l'intelligence ", " la kyrielle
des interdits ", " l'obsession de la pureté ",
" le Livre contre les livres ". L'Index des livres prohibés
par l'église catholique a comporté " tout ce qui compte de
philosophes importants, de Montaigne à Sartre en passant par Pascal, Descartes,
Kant, Malebranche, Spinoza, Hume, Locke, Berkeley, Rousseau, Bergson et tant
d'autres, sans parler des matérialistes, des socialistes et des
freudiens " (p. 109), mais pas Hitler pour son " Mein Kampf " qui célèbre la puissance de cette
église. (Spinoza a de plus été exclu de la " communauté juive
d’Amsterdam " pour " athéisme ".) Et c'est
pire du côté musulman. Tous ceux qui ont cherché à penser par eux-mêmes se sont
trouvés censurés, persécutés ou même assassinés.
" Célébration de la
castration ", " sus aux prépuces ",
" "Dieu" aime les vies mutilées ". La
circoncision est une mutilation, archaïque et injustifiable et néanmoins acceptée
sans discussion par les plus sourcilleux défenseurs des Droits de
l'Homme : ici encore, permanence de l'idéologie religieuse. Paul de Tarse
(dit " saint Paul ") a eu l'habileté de refuser la
circoncision, laquelle faisait horreur aux grecs, au profit de la
" circoncision du cœur ", c'est à dire de la castration
mentale qui est le fait des trois monothéismes.
Christianisme
Cette partie du livre expose comment on
fabrique une religion : en bricolant des textes, en
" découvrant " des reliques (le terme savant
" d’invention " est ici approprié) puis en prenant le
pouvoir. Ce chapitre se termine avec le triomphe du totalitarisme chrétien aux
alentours de l'an 500. " Philosopher devient périlleux pour au moins
1000 ans. La théocratie se révèle à cette époque comme à toutes les autres qui
suivent, le très exact inverse de la démocratie ". p. 186.
Une question s'impose à l'esprit du lecteur,
que M. Onfray étudiera peut-être dans un autre
ouvrage : pourquoi tant de croyants, malgré les absurdités et les
contradictions des dogmes ? Pourquoi cette soumission acceptée par des gens qui
ne sont pas tous des idiots et qui n'y ont pas tous un intérêt matériel ou
symbolique ?
Théocratie
Les textes dits
" sacrés " font l'objet d'un privilège d'extraterritorialité
historique, d'où résulte le refus par l’institution universitaire,
d’étudier avec les méthodes de l'histoire et de l'analyse des textes leur
construction qui s'étend sur 27 siècles. Le " prélèvement "
de citations bien choisies dans un corpus qui contient tout et son contraire
permet de valider n'importe quelle théorie. Par exemple, que l'Islam est une
religion pacifique et tolérante, voire "féministe" malgré des preuves
aveuglantes du contraire.
La guerre sainte est une invention juive. Les
épîtres de Paul de Tarse enseignent la soumission. L'église catholique a
soutenu tous les totalitarismes. Son combat contre " le bolchevisme
athée " n’était pas motivé par la défense des Droits de l’Homme et de
la démocratie, mais par celle des " droits de Dieu " et du
cléricalisme. L'antisémitisme est une longue tradition chrétienne. Le
"Saint"-Siège a toujours "aimé" les nazis, dès 1933
(Concordat), et les a aidés à fuir l’Europe après leur défaite. En France,
l’église catholique a protégé Touvier et tout récemment, des prêtres assassins
recherchés au Rwanda.
Je regrette seulement que M. Onfray n'appuie pas ses affirmations par des références
précises et consultables, comme le fait A. Lacroix-Riz dans ses ouvrages.
Certaines affirmations sont vraiment hâtives pour ne pas dire trompeuses. Il
écrit page 224 : " absence dans le Reich de persécutions de
l’église catholique, au contraire des Témoins de Jéhovah ". A.
Lacroix-Riz dans son ouvrage de référence " Le Vatican, l’Europe et
le Reich, de la première guerre mondiale à la guerre froide " (A.
Colin, 1996) mentionne (p. 271) 200 prêtres dans des camps de concentration en
1934. Elle décrit en détail, pp. 267-292 comment la hiérarchie catholique
vaticane et allemande (carrément pro-nazie) de 1933 à
La dernière section, " Pour une
laïcité post-chrétienne " débute par de
fortes pages contre l'Islam nécessairement archaïque et fasciste, ainsi qu’il
résulte de la lecture des textes.
Mais la suite, qui est la fin de l’ouvrage,
est écrite beaucoup trop vite. C'est dommage, car elle devrait ouvrir sur
l'avenir.
La réflexion sur l'identitaire est tout juste
esquissée, alors que ce point est capital pour éclairer le rôle des religions,
véritables catalyseurs des conflits ethniques.
Les trois dernières sections, pages 256 à 262
sont carrément bâclées.
Dans la section " Contre la
religion des laïcs (sic) " M. Onfray
considère de haut les associations de défense de la laïcité, ce qui contredit
les 250 pages qui précèdent. Car enfin, si les religions sont nuisibles, comme
il le démontre (après d'autres auteurs), il faut en tirer les conséquences
politiques. Des livres comme son Traité et " l'athéisme tranquille "
de G. Deleuze (p.83) ne suffisent pas ! Il faut tenir compte du rapport des
forces sur les terrains politique et médiatique.
Pas plus que lui, je n'aime les baptêmes
civils, les banquets du vendredi réputé " saint ", et les
congrès de " libre penseurs " qui se terminent par
" l'Internationale ". Mais le combat juridique au quotidien
reste nécessaire. Jamais la loi d'interdiction des signes religieux dans les
écoles n’aurait été votée sans l'implication sur le
terrain de ceux qui l'ont défendue.
M. Onfray a une
vision fausse
Bibliographie
C'est la partie du livre la plus faible. Sur
la "Fable de Jésus-Christ" de bons ouvrages récents tels que ceux de
G. Fau ne sont pas cités. Ni ceux qui critiquent le Coran. Sur la circoncision,
l'ouvrage très complet de S. Aldeeb est ignoré. Sur
les intégrismes des trois monothéismes et sur leur collusion, il manque au
minimum " Tirs croisés " de C. Fourest
et F. Venner. Sur le religieux d’un point de vue
anthropologique, " Et l'homme créa les dieux " de P. Boyer
est oublié. Sur le Vatican et les nazis, les ouvrages de A. Lacroix-Riz et H. Fabre sont
également oubliés. Je pourrais continuer.
oOo
En conclusion, s'il est réjouissant de voir
cet ouvrage destiné au grand public promouvoir l'athéologie, c'est à dire une théorie raisonnée de l'athéisme, celui-ci ne saurait
satisfaire le lecteur exigeant. Prenons-le pour ce qu'il est, une introduction
écrite un peu rapidement, qui pare au plus pressé (la
" déconstruction des trois monothéismes ") et qui invite à
poursuivre le travail de réflexion et d'écriture. Cela explique que l'on ne
trouve aucune mention des religions orientales.
" L’archéologie " envisagée du sentiment religieux devra
également s'intéresser aux "religions séculières" telles que la
"religion du sport" ou la "religion de la mémoire".
L’athéisme " tranquille " que propose M. Onfray n’est pas une fin en soi, mais un point de départ
pour construire un monde vivable, pour " bâtir " à côté
d’églises, de synagogues et de mosquées à transformer en musées.
Publié sur http://www.courcelle-bruno.nom.fr
(site peu actif ; mais je vais procéder à quelques mises à jour).
Mise à jour de cette page : Mars 2011.