Présentation
La laïcité est un principe fondamental de la République Française qui est mis en cause par les évolutions en cours de la société, dans un contexte de mondialisation économique, politique et culturelle. La laïcité est porteuse de valeurs essentielles qui devraient permettre de sortir de la "pensée unique" ultralibérale aussi bien que de l'alternative rabâchée selon laquelle "le XXIième siècle sera religieux ou ne sera pas". Il est essentiel de la défendre, et de comprendre pourquoi elle est remise en cause.
L'opinion ne semble redécouvrir la laïcité qu'à l'occasion de crises: affaires de foulards islamiques dans les écoles, visites du pape trop ostensiblement subventionnées par les pouvoirs publics comme en 1996 et en 1997, tentatives de censure, actions particulièrement voyantes de commandos anti-IVG. Aucun homme politique ne défend clairement la laïcité, ressentie comme un facteur de division des électorats et non comme une valeur à défendre.
La laïcité définie par la loi
de 1905, c'est la séparation de l'Etat et des religions,
c'est à dire la neutralité de l'Etat vis à vis des cultes,
tous autorisés, aucun d'eux n'étant officiel, et tous protégés
dans leur exercice. Aucun culte ne devrait, en principe, être subventionné.
En un sens élargi, la laïcité protège
(ou devrait protéger) l'espace public (l'Etat, les services
publics, au premier rang desquels l'Education Nationale) et donc le bien
commun, de la domination idéologique des groupes de pression,
religieux, mais aussi politiques, économiques ou des lobbies
défendant des intérêts privés.
La laïcité protège les citoyens, y compris ceux
de groupes minoritaires, contre la domination d'autres groupes ou "communautés".
Il y a lieu de rappeller que la République Française ne reconnaît
que des citoyens et non des "communautés". Ce qui n'empêche
pas les citoyens de s'organiser en associations, partis politiques, syndicats,
associations cultuelles, qui forment ce que j'appellerai l'espace social,
intermédiaire entre l'espace public (Etat, service public)
et l'espace privé (famille, entreprise). L'espace social permet
l'expression publique d'opinions personnelles, l'organisation de spectacles,
de cérémonies religieuses, la pratique publique des langues
régionales. En fonction du sérieux et de la représentativité
des associations, les pouvoirs publics les prendront comme interlocuteurs,
mais ils n'ont pas à donner de poids particulier aux religions dans
les comités d'éthique.
L'équilibre des pouvoirs de ces trois "espaces" est en évolution
continuelle. Les principales tendances, qui ne concernent pas que la France,
me semblent être:
(1) le renforcement des droits et protections de l'individu, et des intérêts
privés, très souvent au détriment du bien commun,
(2) l'importance croissante du secteur associatif, pour le meilleur (Ligue
des Droits de l'Homme, Amnesty International), et pour le pire (Associations
familiales catholiques réactionnaires, lobby anti-IVG), sans oublier
la démagogie de certaines associations "écologistes", les partis
politiques et les syndicats perdant des militants,
(3) perte de pouvoir et de responsabilités des Etats au profit de
technocrates (banques centrales indépendantes, Commission européenne),
d'associations (aide sociale, humanitaire), d'intérêts privés
(privatisations systématiques).
Dans un article éclairant: Sécularisation, laïcité:
sur la singularité du parcours français, supplément
au no 58 de "Les idées en mouvement", Ligue de l'Enseignement, avril
1998, pp. 15-23, M. Gauchet écrit:
"Le plus éclatant des signes du nouvel ordre est le passage au premier
plan des droits privés des individus, indépendamment
de leur expression citoyenne et de leur conversion politique en volonté
générale. [...]
La garantie procédurale passe devant la détermination substantielle
du bien commun.
[...] l'Etat tend à se muer en agence de coordination des intérêts
particuliers.
Non seulement la société civile s'affirme, de la sorte, en
dehors de la politique, mais elle en vient à exiger une inscription
comme telle dans la sphère publique. [...] La société
civile se "publicise", pourrait-on dire, tandis que l'Etat se "privatise".
Il se privatise d'autant plus qu'il s'évide des valeurs et finalités
propres qui le soutenaient dans la suréminence. Progrès, Raison,
Lumières, Morale [...] La culture prend la relève de la
raison et des Lumières, tandis que l'humanitaire se substitue à
la morale civique.
La mutation est spécialement saississante dans le cas de l'Ecole,
qui, de temple de l'émancipation qu'elle se voulait, se banalise en
agence de l'épanouissement personnel. [...]
Les croyances [religieuses] se muent en identités, ce qui
à la fois limite leur portée et les rend intraitables: une
croyance se discute, pas une identité qui ne requiert que le respect.[...]
L'affaiblissement de l'emprise sociale des religions n'empêche pas
qu'elles puissent revendiquer avec succès davantage de place dans
l'espace public."
Voici quelques exemples concernant la laïcité et qui devraient inquiéter les citoyens conscients.
L'école: Des crédits publics sont régulièrement
alloués pour la création d'écoles communautaristes voire
sectaires (exemple: les loubavitchs à Paris). Sous prétexte
de connaissance culturelle des religions certains manuels scolaires sont
des cours de catéchisme. La publicité cherche à pénétrer
l'enseignement sous couvert de "partenariat".
Science et culture: Renaissance de l'irrationnalisme (y compris dans
une revue "scientifique" comme La Recherche, dans des discussions sur le
"sens" et la "finalité" de l'évolution). Confusion entre la
nécessaire méfiance vis à vis de techniques néfastes
(intrinsèquement ou simplement parce qu'elles sont mal maîtrisées)
et la critique du matérialisme méthodologique qui fonde la
démarche scientifique. Pénétration sociale des sectes,
souvent à visée thérapeutique, qui exploitent le manque
d'esprit critique et la détresse réelle, liée aux conditions
économiques.
L'Europe: Les traités européens qui s'intéressent
surtout au commerce, ne mentionnent pas la laïcité comme un principe
fondateur, et dans la pratique, on voit se multiplier de douteux colloques
interreligieux organisés par les instances européennes. Ajoutons
à cela l'affaiblissement systématique des structures étatiques
au profit des structures contrôlées par la Commission Européenne
d'une part et les régions d'autre part.
Le communautarisme: Sous prétexte de respects des personnes,
des traités tels que la Charte Européenne des langues régionales
risquent de briser l'unité de la République Française,
de contribuer à enfermer les gens dans des ghettos linguistiques pendant
que se mondialisent les affaires, loin au dessus de leurs têtes. Ce
sont les mêmes qui prônent l'Europe des régions et la
signature de l'AMI, qui donnerait tout le pouvoir aux multinationales et
cantonnerait les Etats dans un rôle de service d'ordre.
Les commémorations: En panne de projets, les Etats cherchent
du renfort du côté des religions: promotion de la charité
au détriment des droits sociaux comme on l'a vu en aôut 1997.
Et avec l'an 2000 on peut s'attendre à une déferlante de propagande
cléricale.
Cette rencontre est organisée par la Ligue des Droits de l'Homme,
section de Bègles, dans le cadre du Salon du Livre Régional
et du Collectionneur: le samedi 30 janvier 1999, de 10h à 12h,
au Centre J. Lurçat, rue Joliot-Curie, à Bègles.
L'après-midi de 15h à 19h, rencontre avec Michel Slitinsky
sur les suites du procès de M. Papon.
Lire ma réfutation
d'un texte de P. Eyt, archevêque de Bordeaux intitulé: Le
principe de laïcité est-il universel?.
Pourquoi je quitte la Libre-Pensée.
Sud-Ouest, "le" journal que les bordelais lisent pour le foot
et la rubrique nécrologique, rendait compte le 29.11.97 d'une conférence
publique de E. Pion ("Une Europe laïque est-elle possible?") en ces
termes:
"De plus, E. Pion regrette parfois que la loi ne respecte pas la laïcité.
C'est le cas du concordat d'Alsace-Moselle (1), réintégré
(2) à la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale (3),
après avoir appartenu (2) pendant presque 50 ans au voisin germanique.
Cette région a gardé son ancienne législation, le traité
(4) de séparation Eglise-Etat de 1905 ne s'y applique pas. Et du côté
des "pro-laïcité" (5), on a peur que l'Europe se construise en
s'appuyant sur un tel exemple."
Le journaliste de Sud-Ouest ne connaît ni le français,
ni l'histoire, ni le droit constitutionnel:
(1) Le Concordat de 1801 a été signé entre la France
(de Napoléon) et le Vatican. Il ne concernait pas que l'Alsace et
la Moselle.
(2) "réintégré", "appartenu": le concordat ?
(3) C'est en 1918 que l'Alsace et la Lorraine sont à nouveau françaises,
tout en conservant le régime du concordat de 1801.
(4) Comme si la loi de 1905 était un traité
passé avec le Vatican!
(5) Tout le monde se prétend "pour la laïcité", mais
en donnant de ce terme
des définitions fallacieuses (voir ci-dessous les débats de
Pessac ou les déclarations
de Chevènement à Strasbourg, de novembre 1997).
Etonnez-vous qu'avec une telle "information" l'électeur moyen ne
s'intéresse pas à la défense de la laïcité!
L'IUFM d'Aquitaine
propose à ses étudiants de 2ième année des
"ateliers" de 2 jours. Sur une quinzaine, 3 sont organisés par l'enseignement
catholique: (1) L'importance du fait religieux dans la culture, (2) Analyse
transactionnelle, et surtout
(3) Enseigner autrement: découvrir, inventer; avec au menu: "utilisation
de cartes mentales, de mandala, de schémas heuristique (sic), de multimédia;
méthodologie de l'invention: rêve éveillé, PAPSA
(?), analogie, métaphores, l'utilisation de l'intelligence divergente
et convergence."
Le principe de la participation de l'enseignement catholique à
l'enseignement public est contestable.
Sur le contenu de ces stages: (1) si l'importance culturelle des
religions est incontestable, il n'est pas sûr que l'enseignement catholique
l'expose avec l'objectivité souhaitable, (2) ça sent fort la
sous-psychologie comme la pratiquent les sectes, (3) là, c'est le
délire obscurantiste dans toute sa splendeur!
[Un correspondant m'indique que les cartes mentales et schémas heuristiques
sont choses sérieuses. Très bien. Je reste perplexe sur les
"mandala" et le rêve éveillé.]
J'ai écrit à la direction de l'IUFM pour protester. Elle m'a
répondu que la collaboration avec l'enseignement catholique rentrait
dans le cadre des accords Lang-Cloupet de 1992 et de conventions parfaitement
réglementaires. Par contre, je n'ai eu aucune réponse sur le
contenu du stage (3).
La laïcité entre le Nouvel Age et le dépérissement de l'Etat.
Le Festival International du Film d'Histoire est organisé tous les ans à Pessac (banlieue de Bordeaux). Sa huitième édition (18-24 novembre 1997) avait pour thème "Des Dieux et des Hommes". Des débats ont été organisés. J'ai pu assister à trois d'entre eux, sur "Les intégrismes", la "Laïcité, version française", et "Le XXIième siècle sera-t-il laïque?". Mon compte-rendu détaillé.
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