Laïcité à la bordelaise


     

B. Courcelle, dernière mise à jour: décembre 2000

Une rencontre: La laïcité: une valeur à défendre

débat, précédé d'un exposé par B. Courcelle
membre du Mouvement Europe et Laïcité

Présentation

La laïcité est un principe fondamental de la République Française qui est mis en cause par les évolutions en cours de la société, dans un contexte de mondialisation économique, politique et culturelle. La laïcité est porteuse de valeurs essentielles qui devraient permettre de sortir de la "pensée unique" ultralibérale aussi bien que de l'alternative rabâchée selon laquelle "le XXIième siècle sera religieux ou ne sera pas". Il est essentiel de la défendre, et de comprendre pourquoi elle est remise en cause.

L'opinion ne semble redécouvrir la laïcité qu'à l'occasion de crises: affaires de foulards islamiques dans les écoles, visites du pape trop ostensiblement subventionnées par les pouvoirs publics comme en 1996 et en 1997, tentatives de censure, actions particulièrement voyantes de commandos anti-IVG. Aucun homme politique ne défend clairement la laïcité, ressentie comme un facteur de division des électorats et non comme une valeur à défendre.

La laïcité définie par la loi de 1905, c'est la séparation de l'Etat et des religions, c'est à dire la neutralité de l'Etat vis à vis des cultes, tous autorisés, aucun d'eux n'étant officiel, et tous protégés dans leur exercice. Aucun culte ne devrait, en principe, être subventionné.
En un sens élargi, la laïcité protège (ou devrait protéger) l'espace public (l'Etat, les services publics, au premier rang desquels l'Education Nationale) et donc le bien commun, de la domination idéologique des groupes de pression, religieux, mais aussi politiques, économiques ou des lobbies défendant des intérêts privés.
La laïcité protège les citoyens, y compris ceux de groupes minoritaires, contre la domination d'autres groupes ou "communautés". Il y a lieu de rappeller que la République Française ne reconnaît que des citoyens et non des "communautés". Ce qui n'empêche pas les citoyens de s'organiser en associations, partis politiques, syndicats, associations cultuelles, qui forment ce que j'appellerai l'espace social, intermédiaire entre l'espace public (Etat, service public) et l'espace privé (famille, entreprise). L'espace social permet l'expression publique d'opinions personnelles, l'organisation de spectacles, de cérémonies religieuses, la pratique publique des langues régionales. En fonction du sérieux et de la représentativité des associations, les pouvoirs publics les prendront comme interlocuteurs, mais ils n'ont pas à donner de poids particulier aux religions dans les comités d'éthique.

L'équilibre des pouvoirs de ces trois "espaces" est en évolution continuelle. Les principales tendances, qui ne concernent pas que la France, me semblent être:
(1) le renforcement des droits et protections de l'individu, et des intérêts privés, très souvent au détriment du bien commun,
(2) l'importance croissante du secteur associatif, pour le meilleur (Ligue des Droits de l'Homme, Amnesty International), et pour le pire (Associations familiales catholiques réactionnaires, lobby anti-IVG), sans oublier la démagogie de certaines associations "écologistes", les partis politiques et les syndicats perdant des militants,
(3) perte de pouvoir et de responsabilités des Etats au profit de technocrates (banques centrales indépendantes, Commission européenne), d'associations (aide sociale, humanitaire), d'intérêts privés (privatisations systématiques).

Dans un article éclairant: Sécularisation, laïcité: sur la singularité du parcours français, supplément au no 58 de "Les idées en mouvement", Ligue de l'Enseignement, avril 1998, pp. 15-23, M. Gauchet écrit:
"Le plus éclatant des signes du nouvel ordre est le passage au premier plan des droits privés des individus, indépendamment de leur expression citoyenne et de leur conversion politique en volonté générale. [...] 
La garantie procédurale passe devant la détermination substantielle du bien commun.
[...] l'Etat tend à se muer en agence de coordination des intérêts particuliers.
Non seulement la société civile s'affirme, de la sorte, en dehors de la politique, mais elle en vient à exiger une inscription comme telle dans la sphère publique. [...] La société civile se "publicise", pourrait-on dire, tandis que l'Etat se "privatise". Il se privatise d'autant plus qu'il s'évide des valeurs et finalités propres qui le soutenaient dans la suréminence. Progrès, Raison, Lumières, Morale [...] La culture prend la relève de la raison et des Lumières, tandis que l'humanitaire se substitue à la morale civique.
La mutation est spécialement saississante dans le cas de l'Ecole, qui, de temple de l'émancipation qu'elle se voulait, se banalise en agence de l'épanouissement personnel. [...]
Les croyances [religieuses] se muent en identités, ce qui à la fois limite leur portée et les rend intraitables: une croyance se discute, pas une identité qui ne requiert que le respect.[...] 
L'affaiblissement de l'emprise sociale des religions n'empêche pas qu'elles puissent revendiquer avec succès davantage de place dans l'espace public."

Voici quelques exemples concernant la laïcité et qui devraient inquiéter les citoyens conscients.

L'école: Des crédits publics sont régulièrement alloués pour la création d'écoles communautaristes voire sectaires (exemple: les loubavitchs à Paris). Sous prétexte de connaissance culturelle des religions certains manuels scolaires sont des cours de catéchisme. La publicité cherche à pénétrer l'enseignement sous couvert de "partenariat".
Science et culture: Renaissance de l'irrationnalisme (y compris dans une revue "scientifique" comme La Recherche, dans des discussions sur le "sens" et la "finalité" de l'évolution). Confusion entre la nécessaire méfiance vis à vis de techniques néfastes (intrinsèquement ou simplement parce qu'elles sont mal maîtrisées) et la critique du matérialisme méthodologique qui fonde la démarche scientifique. Pénétration sociale des sectes, souvent à visée thérapeutique, qui exploitent le manque d'esprit critique et la détresse réelle, liée aux conditions économiques.
L'Europe: Les traités européens qui s'intéressent surtout au commerce, ne mentionnent pas la laïcité comme un principe fondateur, et dans la pratique, on voit se multiplier de douteux colloques interreligieux organisés par les instances européennes. Ajoutons à cela l'affaiblissement systématique des structures étatiques au profit des structures contrôlées par la Commission Européenne d'une part et les régions d'autre part.
Le communautarisme: Sous prétexte de respects des personnes, des traités tels que la Charte Européenne des langues régionales risquent de briser l'unité de la République Française, de contribuer à enfermer les gens dans des ghettos linguistiques pendant que se mondialisent les affaires, loin au dessus de leurs têtes. Ce sont les mêmes qui prônent l'Europe des régions et la signature de l'AMI, qui donnerait tout le pouvoir aux multinationales et cantonnerait les Etats dans un rôle de service d'ordre.
Les commémorations: En panne de projets, les Etats cherchent du renfort du côté des religions: promotion de la charité au détriment des droits sociaux comme on l'a vu en aôut 1997. Et avec l'an 2000 on peut s'attendre à une déferlante de propagande cléricale.

Cette rencontre est organisée par la Ligue des Droits de l'Homme, section de Bègles, dans le cadre du Salon du Livre Régional et du Collectionneur: le samedi 30 janvier 1999, de 10h à 12h, au Centre J. Lurçat, rue Joliot-Curie, à Bègles.
L'après-midi de 15h à 19h, rencontre avec Michel Slitinsky sur les suites du procès de M. Papon.


Lire ma réfutation d'un texte de P. Eyt, archevêque de Bordeaux intitulé: Le principe de laïcité est-il universel?.

Pourquoi je quitte la Libre-Pensée.

Sud-Ouest, "le" journal que les bordelais lisent pour le foot et la rubrique nécrologique, rendait compte le 29.11.97 d'une conférence publique de E. Pion ("Une Europe laïque est-elle possible?") en ces termes:
"De plus, E. Pion regrette parfois que la loi ne respecte pas la laïcité. C'est le cas du concordat d'Alsace-Moselle (1), réintégré (2) à la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale (3), après avoir appartenu (2) pendant presque 50 ans au voisin germanique. Cette région a gardé son ancienne législation, le traité (4) de séparation Eglise-Etat de 1905 ne s'y applique pas. Et du côté des "pro-laïcité" (5), on a peur que l'Europe se construise en s'appuyant sur un tel exemple."

Le journaliste de Sud-Ouest ne connaît ni le français, ni l'histoire, ni le droit constitutionnel:
(1) Le Concordat de 1801 a été signé entre la France (de Napoléon) et le Vatican. Il ne concernait pas que l'Alsace et la Moselle.
(2) "réintégré", "appartenu": le concordat ?
(3) C'est en 1918 que l'Alsace et la Lorraine sont à nouveau françaises, tout en conservant le régime du concordat de 1801.
(4) Comme si la loi de 1905 était un traité passé avec le Vatican!
(5) Tout le monde se prétend "pour la laïcité", mais en donnant de ce terme des définitions fallacieuses (voir ci-dessous les débats de Pessac ou les déclarations de Chevènement à Strasbourg, de novembre 1997).
Etonnez-vous qu'avec une telle "information" l'électeur moyen ne s'intéresse pas à la défense de la laïcité!


L'IUFM d'Aquitaine

propose à ses étudiants de 2ième année des "ateliers" de 2 jours. Sur une quinzaine, 3 sont organisés par l'enseignement catholique: (1) L'importance du fait religieux dans la culture, (2) Analyse transactionnelle, et surtout
(3) Enseigner autrement: découvrir, inventer; avec au menu: "utilisation de cartes mentales, de mandala, de schémas heuristique (sic), de multimédia; méthodologie de l'invention: rêve éveillé, PAPSA (?), analogie, métaphores, l'utilisation de l'intelligence divergente et convergence."
Le principe de la participation de l'enseignement catholique à l'enseignement public est contestable.
Sur le contenu de ces stages: (1) si l'importance culturelle des religions est incontestable, il n'est pas sûr que l'enseignement catholique l'expose avec l'objectivité souhaitable, (2) ça sent fort la sous-psychologie comme la pratiquent les sectes, (3) là, c'est le délire obscurantiste dans toute sa splendeur!
[Un correspondant m'indique que les cartes mentales et schémas heuristiques sont choses sérieuses. Très bien. Je reste perplexe sur les "mandala" et le rêve éveillé.]
J'ai écrit à la direction de l'IUFM pour protester. Elle m'a répondu que la collaboration avec l'enseignement catholique rentrait dans le cadre des accords Lang-Cloupet de 1992 et de conventions parfaitement réglementaires. Par contre, je n'ai eu aucune réponse sur le contenu du stage (3).

La laïcité entre le Nouvel Age et le dépérissement de l'Etat.

Le Festival International du Film d'Histoire est organisé tous les ans à Pessac (banlieue de Bordeaux). Sa huitième édition (18-24 novembre 1997) avait pour thème "Des Dieux et des Hommes". Des débats ont été organisés. J'ai pu assister à trois d'entre eux, sur "Les intégrismes", la "Laïcité, version française", et "Le XXIième siècle sera-t-il laïque?". Mon compte-rendu détaillé


    
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