Note de lecture de :
Et l'homme créa les dieux,
Pascal Boyer,
Ed. R. Laffont, 2001, (Poche : Folio-Essais 2003)
Il est rare de lire un livre qui traite des religions dans une perspective scientifique et donc, matérialiste. Celui-ci en est un, très agréable à lire, riche d'exemples le rendant accessible au non-spécialiste.
Cet ouvrage apporte sur le "fait religieux" un éclairage novateur faisant appel aux méthodes et aux résultats des sciences cognitives et de l'anthropologie. Le terme "religieux" y est pris au sens le plus large, incluant les religions dites primitives, la magie et la sorcellerie. Les religions "du livre" y font figure d'exceptions.
Certaines notions des sciences cognitives sont présentées de façon très accessible. Il est expliqué que le cerveau est organisé en "systèmes" relativement autonomes, mais qui néanmoins, échangent des informations, un peu comme le système d'exploitation d'un ordinateur est structuré en modules dédiés à des tâches particulières (interprétation des mouvements de la souris, gestion des différents programmes ouverts, construction d'une image pour l'écran, etc …) mais interconnectés.
L'auteur explique que les croyances religieuses sont présentes dans toutes les cultures tout simplement parce qu'elles émergent, d'une certaine façon naturellement, du cerveau humain et de ses différents systèmes façonnés par l'Evolution. La méthode scientifique de compréhension du réel n'est pas naturelle pour ces systèmes. Elle demande un effort de réflexion permettant de dépasser les schémas de pensée paresseux "codés dans les neurones".
Voici quelques unes des idées principales de ce livre.
Tout d'abord un refus de l'explication unique du fait (sociologique et culturel) religieux. Aucune des explications habituelles (la religion expliquerait le "mal", l'origine du monde, etc …), la religion réconforter(ait, la religion fonderait l'ordre social et la morale, la religion résulterait de la sottise et de la crédulité) n'est fausse, mais chacune d'elle est insuffisante, comme le montrent de nombreux exemples.
Ce n'est pas en étudiant la théologie que l'on comprendra la nature du fait religieux, (car la théologie est développée par une caste de savants très minoritaire), mais au contraire en étudiant les croyances intuitives aussi bien dans les sociétés dites primitives que dans les sociétés soumises aux "grandes" religions.
La religion est du domaine pratique, et pas seulement dans son aspect magique et superstitieux. Se concentrer sur les dogmes qui sont des élaborations tardives au regard de l'histoire de l'humanité fausse la perspective. Il faut donc distinguer le "discours religieux officiel" des croyances réelles vécues.
Dans le chapitre "la religion, la morale et le malheur", A. Boyer écrit :
"Notre évolution en tant qu'espèce de coopérateurs suffit à expliquer la psychologie du raisonnement moral, la façon dont les enfants et les adultes se représentent les dimensions morales de l'action. Cela ne nécessite aucun concept particulier d'agent religieux, aucun code spécial, aucun modèle à suivre. Toutefois, lorsqu'on dispose de concepts d'agents surnaturels ayant un accès total à l'information stratégique [c'est ainsi que l'auteur définit les dieux et les esprits en termes cognitifs], ces concepts deviennent d'autant plus saillants et pertinents qu'on peut facilement les insérer dans un raisonnement moral qui existerait de toute façon. Ainsi, dans une certaine mesure, les concepts religieux parasitent les intuitions morales."
L'auteur cite l'exemple d'un village africain où une toiture rongée par les termites s'était effondrée sur une famille. Les villageois savaient que les termites étaient la cause physique des dégâts, mais cela ne leur suffisait pas. Il voulaient savoir pourquoi le toit était tombé au moment précis où des gens étaient à l'intérieur. Le hasard n'était pas pour eux une explication. Ils recherchaient plutôt une explication par le mauvais oeil.
"Dans le cas du malheur, notre tendance à penser les événements remarquables en termes d'interaction sociale créée un contexte où des agents supposés puissants deviennent encore plus plausibles. Dans les deux cas les concepts religieux sont des "parasites" […] au sens où leur transmission est grandement améliorée par des capacités mentales qui seraient là, dieux ou pas."
Concernant la mort, l'évolution a favorisé la mise place de mécanismes intuitifs de protection hygiénique face à la pourriture. Le souci pratique des religions est toujours "que faire du cadavre ?". Les préoccupations sur le destin de "l'âme" sont particulières à certaines religions. Le système cérébral qui guide les interactions humaines réagit plus lentement que le système de "biologie intuitive" qui fait prendre conscience de la mort. Ce décalage est propice à l'installation de croyances en la survivance de l'esprit des morts.
Les rituels peuvent être rapprochés des troubles obsessionnels compulsifs, à la fois absurdes et impératifs. Mais il faut plutôt chercher une explication sociale. Les sociétés sont toutes plus ou moins structurées en groupes : familles, clans, villages, tribus, dont les origines sont inconnues, et les contours difficiles à justifier. D'autres part ces entités sont souvent personnifiées, dotées d'une volonté, d'une mémoire etc... Les rituels (mariage par exemple) donnent du corps à ces groupes et à leurs relations.
"Les rituels ne créent pas d'effet sociaux : ils créent l'illusion qu'ils en créent. En accomplissant un rituel, on associe un dispositif rituel et un effet social particulier (dont on a l'intuition sans avoir de concept précis) dans un même contexte. On pense donc tout naturellement que les rituels produisent les effets sociaux. [...] l'illusion que le rituel est indispensable à ses effets, bien que contestable quand on considère les sociétés humaines en général, est très réelle pour les gens concernés [car autrement s'ils refusent le rituel ils s'excluent du groupe].
"Les rituels sont des pièges à pensées, qui produisent leurs effets en activant des systèmes spécialisés de notre cerveau. L'esprit humain est ainsi fait, avec ses systèmes d'inférence spécialisés à l'affût de dangers invisibles, avec ses concepts sociaux faibles, ses intuitions sociales remarquables et ses notions d'agents surnaturels, que ces cérémonies deviennent parfaitement naturelles."
Pourquoi le religieux débouche-t-il souvent sur la violence ? On peut distinguer des religions purement locales, d'autres à visée ethnique (le judaïsme) et d'autres à prétentions universelles.
On peut analyser la constitution de corporations religieuses d'un point de vue économique et politique.
"Une corporation religieuse est un groupe qui tire sa subsistance, son influence et son pouvoir du fait qu'il fournit certains services, notamment l'accomplissement de rituels."
Les artisans spécialisés n'ont pas de mal à maintenir leur exclusivité, mais les religions sont en concurrence, d'où pour elles la nécessité de rechercher l'influence politique.
"Le fait que les groupes religieux soient tellement impliqués dans les intrigues politiques et s'arrangent pour se ménager une niche dans presque tous les régimes centralisés nous est si familier qu'il pourrait nous faire oublier que c'est une caractéristique spécifique de ces groupes. [...] Dans la mesure où les services des groupes d'érudits religieux ne sont pas indispensables, les écoles qui n'acquièrent pas une dimension politique ont toutes les chances de péricliter, de devenir des sectes marginales."
"Pour parer à cette menace [la concurrence] l'une des solutions consiste à créer une marque, c'est à dire un service différent des autres, identique quel que soit le membre de la corporation qui le fournit, facilement reconnaissable à quelque trait distinctif et exclusivement fourni par l'organisation."
D'où la création de "textes sacrés" par des corporations de lettrés, textes qui seraient des garanties de "vérité". Le rôle de l'écrit est ici essentiel. Ces textes fabriquent des religions à visées universelles, par opposition aux religions locales pour lesquelles la transmission orale suffit. Ces spécialistes se réunissent en groupes à l'échelle d'un Etat. D'où le lien entre politique et religion.
Il faut prendre conscience de l'opposition entre le dogme écrit et la créativité, souvent fondée au début sur l'émotion et les images, donnant lieu à des divisions sectaires.
"Telle est la vraie tragédie des théologiens : non seulement les gens, parce qu'ils sont dotés d'un esprit et non d'une simple mémoire livresque, seront toujours théologiquement incorrects, ajouteront toujours leur touche personnelle au message et le déformeront, mais en outre, la seule façon de protéger le message de ces altérations c'est de le rendre cohérent donc prévisible, ce qui favorise la dissidence imagiste et menace la position de la corporation."
La société se constitue en groupes, et la tendance est d'associer ces groupes à des caractéristiques indétectables, des "essences". Des stratégies inconscientes de coalition visent à maintenir les avantages acquis des groupes ou d'en conquérir de nouveaux. Les religions donnent des justifications à ces groupes. Le fondamentalisme peut être interprété comme un moyen de terroriser ceux qui voudraient quitter le groupe. C'est donc logique qu'ils apparaissent en force à l'époque actuelle où changer de religion est facile (et même protégé par les Droits de l'Homme). Ainsi les fondamentalistes se préoccupent surtout de ce que les gens font publiquement (moeurs, vêtements, culte) et se moquent de ce qu'ils pensent vraiment.
"Le fondamentalisme est une volonté de préserver un type particulier de hiérarchie fondé sur la psychologie coalitionnelle, menacée par le fait que la défection est facile donc très probable."
Pourquoi croit-on ?
Certainement pas parce que ayant examiné le pour et le contre de la validité d’une religion on a choisi d’y adhérer comme on peut le faire pour un parti politique. Mais parce que nos systèmes mentaux sont ainsi faits, qu’il est plus naturel de croire que de ne pas croire.
Parmi les grandes tendances de l’esprit humain poussant à la croyance, P. Boyer relèvent celles-ci :
* On a tendance à aligner sa perception d’une scène sur ce qu’en disent les autres ;
* On a tendance à penser que ses impressions sont partagées par les autres ;
* L’information que l’on créée soi-même est mieux mémorisée que celle qui est perçue : on prend ses désirs pour des réalités et on croit à de faux souvenirs ;
* On oublie ses sources d’information (une rumeur se confirme par la répétition) ;
* Quand on accepte une hypothèse, on prête surtout attention à ce qui la confirme ;
* On a tendance à réajuster le souvenir de croyances et d’impressions passées à la lumière d’expériences récentes.
Notons que la méthode scientifique est justement faite pour lutter contre ces tendances.
Beaucoup de nos opinions sont le produit de l’interaction de nos différents systèmes cognitifs sans passer par le filtre de la critique rationnelle.
" Aucun de ces systèmes [mentaux] ne s’occupe de savoir si elle est vraie [une croyance, religieuse ou non] mais la plupart d’entre eux produisent des inférences qui contribuent à la rendre pertinente. "
C’est une grave erreur de méthode que d’envisager les religions en partant des mystiques et des théologiens, et de considérer les croyances religieuses communes comme des dégénérescences de conceptions " nobles " du religieux. C’est au contraire en partant des croyances communes que l’on peut comprendre l’universalité du fait religieux.
" il ne semble exister qu’un seul processus simple d’acquisition d’une religion : l’hérédité.(…) ainsi les gens adhèrent aux convictions religieuses de leur communauté et considèrent comme dénuées de toute pertinence les autres variantes possibles. (…) Le fait que les gens adoptent les concepts de leurs parents (ou de leur entourage) est aussi une conséquence de l’activation de nombreux systèmes dans de nombreuses circonstances.
(…) Ce n’est pas tant que les gens veulent avoir les mêmes concepts que leur groupe, mais que certains concepts sont si intimement liés aux interactions sociales qu’il serait bizarre et même improbable qu’une seule personne de son groupe ait ces concepts. "
Pourquoi certains ne croient pas. L’auteur ne donne pas d’explication générale, cela résulte de parcours individuels. Mais l’on pourrait dire en continuant son raisonnement, que plus le monde est " désenchanté ", plus la religion est évacuée de la vision du monde commune, moins la croyance deviendra naturelle. Et l’on comprend pourquoi le catéchisme et les séminaires sont de plus en plus désertés. Mais cette situation est pour l’instant particulière au monde occidental.
Concernant le débat " science et foi ", les tentatives de bâtir une " religion purifiée " conservant un minimum de concepts métaphysiques destinés à sauver " le sens de la vie " et compatible le plus possible avec les données scientifiques ne déboucheront jamais sur une religion largement adoptée.
Autant la religion est " probable " compte tenu du mental humain, autant " l’activité scientifique est, tant sur le plan cognitif que sur le plan social, très improbable. " et donc ne s’est développée que dans quelques pays.
La religion est un " effet secondaire du fonctionnement du cerveau " : " Il n’existe pas d’instinct religieux (…) pas de centre de la religion dans le cerveau, et les croyants ne sont pas différents des non-croyants en ce qui concerne leurs fonctions cognitives essentielles. Même la foi et la croyance sont apparemment de simples produits dérivés de la façon dont les concepts et les inférences fonctionnent pour la religion, comme ils fonctionnent pour d’autres domaines. "
Bibliographie : Il y manque des références aux auteurs ayant traité de l'universalité voire de la nécessité sociale du fait religieux d'un point de vue historique ou philosophique, et les critiques de leurs points de vue souvent très orientés en vue d'une réintroduction sous différents prétextes du religieux dans la vie politique. Je pense en particulier à Pierre Legendre, Marcel Gauchet et René Girard.
Bruno Courcelle