Sur le livre de
Richard Dawkins
« Pour en
finir avec DIEU »
Voici
un petit compte-rendu du livre de R. Dawkins publié en France chez R. Laffont (2008, 425 pages). Son titre
d’origine est « THE GOD DELUSION », soit « L’ILLUSION DE
DIEU » ou « DIEU, CETTE ILLUSION » pour conserver les capitales
de la page de copyright. J’ai expliqué ailleurs (http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Piege.html
) pourquoi le titre français est très mauvais. Aucun dieu n’existe, et c’est
des religions qu’il faudrait se débarrasser, mais comment ?
Le
livre est touffu, plein de digressions et d’anecdotes, plutôt agréable à lire,
mais difficile à résumer. Mon compte-rendu laisse peut-être de côté des points
importants et je formule des critiques. Je reproduis exactement les titres des
chapitres.
Chapitre
1 : Un non-croyant profondément religieux.
Il
s’agit d’Einstein, émerveillé devant l’existence de lois physiques. Comme
celles de beaucoup d’autres scientifiques, ses formulations ambigües ont été
récupérées par la propagande religieuse (sur le thème « science et
foi »).
Dawkins :
« J’aimerais que les physiciens s’abstiennent d’utiliser le nom de Dieu
dans le sens métaphorique particulier qu’ils lui donnent. Le Dieu métaphorique
ou panthéiste des physiciens est à des années-lumières
du Dieu de
Dawkins observe ensuite que les religions jouissent d’un
respect immérité qui rend difficile voire impossible de les critiquer comme on
peut le faire de telle ou telle idée ou théorie. J’y vois pour ma part un
détournement des principes qui fondent
Chapitre
2 : L’hypothèse de Dieu.
Dawkins passe en revue diverses absurdités religieuses, et
dans une section intitulée « Pauvreté de l’agnosticisme », il
distingue 7 niveaux de croyance et d’incroyance, depuis la foi aveugle jusqu’à
l’athéisme convaincu. Il prétend n’avoir jamais rencontré d’athée convaincu à
100%, mais seulement (niveau précédent) des gens pour qui l’existence de Dieu a
une probabilité très faible mais non nulle. Je pense que c’est un usage abusif
des probabilités. Pour ma part, je ne vois que trois niveaux : les
croyants convaincus, ceux qui suivent par conformisme (voir plus bas) sans savoir s’il existe un ou plusieurs
dieux, et les athées convaincus.
Il
discute ensuite du « Non-empiètement des magistères » (la science
d’un côté, la religion de l’autre), pour
critiquer ce principe en faveur d’un examen possible de l’existence de dieux
(pourquoi « de Dieu » ? pourquoi pas des dieux de tous les
peuples ?) selon des critères scientifiques : « je crois que
l’existence de Dieu en tant qu’hypothèse scientifique peut du moins en principe
faire l’objet d’une étude. » (page 115)
Je
pense que la discussion est biaisée dès que l’on reconnaît aux religions un
quelconque « magistère ». Elles ont un rôle politique, clairement
nuisible et à combattre, mais il faut leur refuser d’emblée tout
« magistère ». Cette discussion ouvre la voie aux absurdes tentatives
de conciliation entre « science et foi ».
Chapitre
3 : Les arguments en faveur de l’existence de Dieu.
L’auteur
passe en revue les arguments classiques (argument ontologique,
« preuve » par la beauté, « expérience intérieure »)
pour montrer leur vide logique. Dans la ligne du pari de Pascal, il expose même
un argument probabiliste fondé sur le « Théorème de Bayes ». C’est perdre
son temps que de s’aventurer dans ce marécage. Les militants anti-avortement et
autres nuisibles se moquent bien des preuves de ce genre. Moi aussi.
Chapitre
4 : Pourquoi il est quasiment certain que Dieu n’existe pas.
Le
« quasiment » est pour le moins curieux. Prudence scientifique ?
Ce chapitre réfute les arguments religieux fondés sur la critique de
l’évolution. En résumé (cf. page 169-170) l’hypothèse de « Dieu »
n’apporte rien à la résolution des énigmes scientifiques sur l’univers et la
vie. Elle ne fait qu’expliquer l’inconnu par l’incompréhensible.
Chapitre
5 : Les racines de la religion.
A
partir de ce chapitre, Dawkins en a fini avec
« Dieu » et aborde les religions, ce qui est différent et beaucoup
plus important. Car, même si « Dieu » n’existe pas, les religions
existent et sont nuisibles.
Question
fondamentale dans une perspective évolutionniste : pourquoi les religions,
si absurdes et contraires aux évidences se sont-elles maintenues ? Elles
doivent forcément offrir un « avantage sélectif » aux populations qui
les adoptent. Dawkins disserte sur les avantages
directs éventuels de la religion, sur la « sélection de groupe »,
mais il retient plutôt l’idée que la religion est un « produit
dérivé » de caractéristiques psychiques qui apportent un avantage sélectif
avéré. Notamment : « il y aura un avantage sélectif pour les cerveaux
d’enfants qui possèdent cette règle d’or : crois, sans poser de questions,
tout ce que disent les adultes autour de toi. » car suivre cette règle protège
de dangers que l’enfant ne peut rationnellement apercevoir (l’expérience étant très
souvent destructrice ; page 184). D’autres auteurs ont étudié ce type de
comportement (notamment P. Boyer, cf. mon analyse de son livre, http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Boyer.html
). Dawkins
poursuit dans ce sens (1). Il présente sa théorie des « mèmes », c'est-à-dire des idées qui se diffusent, très
vite, selon un schéma évolutionniste. Il appuie sa démonstration avec les
exemples des « religions artificielles » (scientologie, mormonisme) et
de celles dont le développement a pu
être observé (cultes du « cargo » dans les îles du Pacifique).
Chapitre
6 : Les racines du sens moral : Pourquoi sommes-nous bons ?
Discussion
assez classique. Les principes moraux universels et partagés par les athées ont-ils
une source religieuse ? Citation de
Luis Bunuel : « Dieu et
Chapitre
7 : La « Sainte » Bible et les changements du Zeitgeist moral.
La
« Bible » comme sommet de violence et de pornographie. Le
« Nouveau Testament » comme école de masochisme. Mais rien sur le
Coran qui ne vaut pas beaucoup mieux (2).
Chapitre
8 : Que reproche-t-on à la religion ? Pourquoi une telle
hostilité ?
Le
fanatisme des anti-avortement (aux Etats-Unis notamment), celui des djihadistes (attentats de New-York, Madrid, Londres, Bali,
etc. la liste est longue) n’est que la conséquence logique de l’absolutisme
proposé dans les différents catéchismes. Excellente conclusion : « ce
qui est vraiment pernicieux, c’est cette pratique qui consiste à enseigner aux
enfants que la foi elle-même est une vertu. La foi est un mal précisément parce
qu’elle n’a pas besoin de justification et qu’elle ne tolère aucune
discussion. » Cet enseignement prépare aux fanatismes en tout genre. J’ajouterai qu’il pave le chemin de
l’obscurantisme en général, même si les conséquences (horoscopes, pseudo-sciences, médecines farfelues) sont moins
dramatiques.
Chapitre
9 : L’enfant, maltraitance et fuite de la religion.
Maltraitances
physiques (châtiments corporels, pédophilie) et mentales (peur de
« l’Enfer » indéracinable, apprentissage de la soumission aveugle à
l’autorité). Sur l’excision : le respect abusif de la diversité des
cultures (qui fait le bonheur des ethnologues mais pas des enfants nés dans des
milieux arriérés comme celui des amish). Mais pas un seul mot sur la
circoncision ! Comme si elle n’était aussi une coutume archaïque et
barbare ne méritant aucun respect ! Cela fait partie des manques de cet
ouvrage.
Chapitre
10 : Un vide fort nécessaire ?
Est-ce
que la religion comble un « vide fort nécessaire » ?
Les
religions prétendent « expliquer » l’existence, l’univers etc. Raté,
cf. Chapitre 4. Elles prétendent exhorter au bien. C’est plutôt le contraire,
cf. Chapitres 6 et 7.
Elles
prétendent consoler. Beaucoup de gens ne croient pas en « Dieu » (ils
ne se préoccupent pas de son éventuelle existence) mais croient en « la
foi ». On entend aussi ce genre d’argument : « Si aucun dieu
n’existait, ce serait affreux, la vie n’aurait pas de sens. » Ce qui en
bonne logique ne prouve absolument rien, mais Dawkins
a trop tendance à analyser les attitudes face à la religion en termes
rationalistes. Il n’est que trop clair que le refus de voir ce qui « crève
les yeux », le besoin de se sécuriser par des sornettes plutôt que de
réfléchir un instant, quitte à conclure que la vie n’a pas d’autre sens que celui qu’on lui donne soi-même, est
l’attitude la plus fréquente (3). Dawkins conclut son livre en revenant sur les
explications scientifiques des lois de
l’Univers.
Postface :
Commentaires sur des critiques. Ouvrages cités ou recommandés, index (très utile).
Mes critiques
C’est
un livre très riche, qui regorge de citations et d’anecdotes et qui contient
beaucoup d’idées intéressantes (je ne prétends pas avoir rendu compte de tout).
J’ai néanmoins relevé de curieux
manques, et notamment aucune critique de la circoncision.
Mais
je pense que Dawkins
passe à côté de l’essentiel : les rapports
entre religions, politique et vie sociale. Il analyse les religions de
deux points de vue : rationaliste
et psychologique. Il oublie deux autres points de vue : politique et sociologique.
Mon opinion personnelle est que la religion est d’abord une question de pouvoir
sur l’individu : pouvoir du souverain ou de l’Etat qui veut imposer une
religion (cela existe encore, notamment dans les états officiellement musulmans) mais beaucoup plus largement,
pouvoir de la famille et de la « communauté ». L’argumentation sur
l’existence de telles ou telles divinités, uniques, à trois têtes ou à mille
bras vient en appui du pouvoir de la société sur l’individu en apportant un
vernis de rationalité (mais on a vu la nullité des argumentaires religieux) et
en masquant le pouvoir idéologique du groupe sur l’individu. L’argumentation
philosophique sur le choix religieux comme « option spirituelle » est
un leurre qui masque la réalité politique et sociale du rôle de la religion. Cette
réalité a été vue par le curé Meslier, par Voltaire (« Il faut que mon
tailleur croie, sinon il me volerait ») et par beaucoup d’autres auteurs.
Les croyances les plus absurdes perdurent : une
vierge qui accouche ! Mais les « croyants » y croient-ils
vraiment ? N’est-ce pas plutôt le
besoin de « croire en la foi » plutôt qu’en tel ou tel dogme qui les
anime ? (Les dogmes religieux sont mal connus, comme le montrent les enquêtes sur
les contenus des croyances religieuses.)
Ainsi que la peur de penser autrement que les autres, autrement dit la
peur ancestrale d’être rejeté par le groupe. Ce risque était vital aux premiers
temps de l’humanité. La prépondérance de l’idéologie du groupe sur les idées
personnelles persiste dans les sociétés tribales ainsi que dans les
familles « à principes ». Dans
les années 70, on avait pu croire au déclin irréversible des religions. Elles
renaissent comme composantes de « l’identité » (4) qui se définit en
termes de « racines » et non de réalisation personnelle.
Sur
le thème « politique et religion », Dawkins
ne voit que les activismes anti-avortement et créationniste (pour s’opposer
à un enseignement fondé sur la science et la réflexion et lui
substituer un enseignement fondé sur les dogmes religieux). Le terme
« Laïcité » ne figure pas dans son index. (Le terme
« sécularisme » renvoie aux fondateurs des Etats-Unis).
Bruno Courcelle
Mars 2011.
Merci de vos commentaires. Je
les utiliserai éventuellement pour améliorer de texte.
Notes : Certains
athées, dont Dawkins (cf. page 351, avec une
demi-excuse médiocre), ont jugé bon se qualifier de « brights »
(les « brillants » en bon français, comme les cathares se qualifiaient
de « purs »). http://www.brightsfrance.org/forum/ Même si leur forum est intéressant (je
n’ai guère le temps de le lire), je n’aurai jamais l’outrecuidance de me
prétendre « brillant » ! Je ne sais pas si cette initiative de
quelques anglo-saxons a du succès en France (et ailleurs).
(1) A ses arguments
psychologiques, et notamment au parallèle entre amour et religiosité (page
195), je pourrais ajouter la
« fidélité à soi-même » : renoncer à ce qu’on a cru longtemps
sous l’influence de la famille et du groupe est difficile, car cela conduit à
renier une partie de sa vie passée et donc de soi-même.
(2) L’association très dynamique « Les athées en action » http://atheists-in-action.com/
a entamé une procédure pour obliger les éditeurs de la bible et du
coran d’inscrire en couverture de ces textes dits « sacrés » un
avertissement tel que : Ce livre contient des passages sexistes,
homophobes, sectaires et criminogènes. Il convient de le remettre dans son
contexte historique, sachant qu’il a été écrit bien avant le Moyen-Age.
(3) Comme exemple amusant de
« raisonnement » théologique : « Si le purgatoire
n’existait pas, ce serait inutile de prier pour les morts. Donc (sic) le
purgatoire existe. » (D’après Catholic Encyclopedia, page 373).
(4) A. Maalouf a expliqué cela magistralement dans son livre Les
identités meurtrières, Grasset 1998, et Le Livre de Poche.