La fin de la démocratie
J.M. Guéhenno

(Extraits)

Ouvrage paru dans la Collection "Champs" no 322, Flammarion, 1993-1995.


Cet ouvrage de prospective politique explique que nous entrons dans ce que l'auteur appelle "l'âge impérial" ou encore, pour qualifier son fonctionnement, "l'âge des réseaux" et qu'il nous faudra abandonner une certaine forme de démocratie, liée à l'Etat-nation qui lui-même disparaît.

L'auteur semble s'accomoder de la situation qu'il décrit, considérant (implicitement) qu'il est impossible de modifier l'évolution qu'il analyse. Je me méfie des diagnostics péremptoires et je rappellerai le mot de J.P. Sartre: "Le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps." Je me permets également de regretter que des formules brillantes remplacent parfois des analyses détaillées.

Néanmoins, cet ouvrage mérite lecture, discussion et réflexion. Afin de donner la parole à son auteur, j'ai choisi de nombreux extraits que j'estime significatifs et je les reproduis sous les titres des chapitres où ils figurent.

Préambule

Nous appelons l'âge qui vient "impérial" d'abord parce qu'il succède à l'Etat-nation comme l'Empire romain a succédé à la République romaine: la société des hommes est devenue trop vaste pour former un corps politique. Les citoyens y forment de moins en moins un ensemble capable d'exprimer une souveraineté collective. [...]

L'existence d'un centre appelle en effet une organisation pyramidale du pouvoir qui ne correspond plus à notre monde compliqué. [...] (p. 13)

Il faut comprendre les règles de ce nouvel âge, non pour lutter contre lui -- ce qui serait peine perdue -- mais pour sauver ce qui peut et doit l'être de l'idée de liberté. (p. 14)

Chapitre 1: La fin des nations.

[La démocratie est liée à l'Etat-nation, fondé sur un territoire. Dans les pays récemment décolonisés, cette notion est incertaine. La mondialisation de l'économie et l'informatisation rendent cette notion de moins en moins pertinente pour les pays européens.]

Ce qui distingue la communauté nationale, telle que les Européens l'ont définie, de toutes les autres communautés réside en ceci: elle rassemble des hommes non pas sur ce qu'ils sont , mais sur la mémoire de ce qu'ils ont été. Une nation n'a pas d'autre définition qu'historique [...] (p. 19)

[...] cet enracinement territorial de la nation a été le fondement de notre liberté et la condition d'une communauté ouverte. Il n'enferme pas les hommes dans leurs communautés, il ne s'enlise pas dans la recherche des origines et des filiations. (p. 20)

[...] sur ldes continents entiers, l'idée nationale ne survit aujourd'hui qu'en s'alliant à des forces qui la dépassent: la religion, la race, l'idéologie, la tribu. (p. 23)

La remise en question de l'assise territoriale de l'impôt [...] signifie l'appauvrissement des Etats-nations et leur incapacité à financer par l'impôt les prestations collectives. (p. 28)

Le souci d'un contôle efficace fait préférer une entité administrée, financée, contrôlée au niveau local; peu importe alors qu'en donnant la préférence à la proximité on prenne le risque que les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. [...] l'Etat-nation moderne, dans ses activités de gestion quotidienne, semble incontrôlable, et donc irresponsable. (p. 29)

Tout transfert fait problème; l'espace commun de la politique a perdu de sa légitimité, entraînant dans sa crise la notion de solidarité nationale [...] (p. 30)

Tout change quand l'ctivité humaine s'affranchit de l'espace, quand la mobilité des hommes et de l'économie fait voler en éclats les découpages géographiques. La solidarité spatiale des communautés territoriales disparaît, remplacée par des regroupements temporaires d'intérêts. (p. 35)

Si la solidarité ne se laisse plus enfermer dans la géographie, s'il n'y a plus de cité, s'il n'y a plus de nation, peut-il y avoir encore de la politique? (p. 36, fin du chapitre)

Chapitre 2: La fin de la politique.

[L'auteur présente le fonctionement des lobbys américains]

Le malentendu né autour du lobbying consiste à croire que l'intérêt général naîtra naturellement de la confrontation honnête des intérêts particuliers. Or le système américain protège très bien des intérêts privés, [...] Il n'est pas équipé pour faire apparaïtre un intérêt général [...] (p. 41)

[...] la politique n'existe pas comme simple résultante des intérêts privés, mais suppose un contrat social qui précède, et dépasse tous les contrats particuliers. Si l'on abandonne ce postulat, et qu'on réduit la politique à une fonction de marché [...] l'espace du politique est aussitôt menacé de disparaition, car il n'y a pas de marché qui puisse fixer la "valeur" de l'intérêt national et délimiter l'espace de la solidarité. (p. 42)

[Note de B. Courcelle: l'écologie et la santé publique sont deux sujets sur lesquels il n'est pas trop difficile de démontrer que la solidarité doit être mondiale et dont les impératifs doivent prévaloir sur les intérêts privés; la recherche fondamentale, celle qui n'est pas polluée par les dépôts de brevets se développe au sein d'une communauté mondiale; il devrait en être de même de la recherche pharmaceutique.]

[L'auteur évoque ensuite les médias.]

Au lieu d'un espace politique, lieu de solidarité collective, il n'y a que des perceptions dominantes, aussi éphémères que les intérêts qui les manipulent. A la fois l'atomisation et l'homogénéisation. Une société qui se fragmente à l'infini, sans mémoire et sans solidarité, une société qui ne retrouve son unité que dans la succession des images que les médias lui renvoient chaque semaine d'elle-même. Une société sans citoyens, et donc finalement , une non-société. (p. 51).

Chapitre 3: La libanisation du monde.

[L'auteur évoque les luttes inter-communautaires]

Mais la logique communautaire qui a commencé de déchirer l'Europe centrale et orientale [...] ne s'arrêtera pas nécessairement à nos marges. Sous d'autres formes, elle peut gagner les démocraties les plus avancées, parce qu'elle correspond aussi à l'évolution technologique des économies les plus modernes. [...]
L'évolution des économies requiert en effet une "intégration" humaine de plus en plus pousséee, qui écarte tout ce qui n'est pas "aux normes" [...] (p. 67)

[L'auteur évoque la "formalisation des rapports de travail" et la discipline qu'elle requiert, l'opacité du système, la fin des anciennes hiéarchies des métiers qui ne laisse plus subsister que les extrêmes: conception et exécution, mécanismes qui aboutissent à exclure de plus en plus de gens qui ne "s'ajustent" pas bien.]

A ceux qui voient l'idée de nation devenir de plus en plus abstraite, à ceux qui ne participent pas à l'intégration de l'entreprise, à ceux que l'entreprise isole au lieu de rassembler, la communauté risque d'apparaître comme le cadre naturel où chacun retrouve son identité. Sans attaches avec un territoire, "nomade", et pourtant emprisonné dans une fonction, sans point de vue général qui donne un sens à un travail, l'homme moderne [...] est condamné à trouver dans la recherche de ses origines sa différence, cette différence dont il a besoin pour partager avec d'autres, différents comme lui, le sentiment d'une commune appartenance. (p. 69-70, fin du chapitre)

Chapitre 4: Une empire sans empereur.

Les fédéralistes européens ont raison de dénoncer l'archaïsme des vieux nationalismes, ils ont tort de bâtir un projet qui suppose en fait un nationalisme européen [...] Il faudrait que l'idée d'un "intérêt national européen" eût un sens [...], la politique extérieure d'une Union européenne ne pourrait pas être la simple résultante des politiques nationales. (p.78)

Aux débats d'un parlement souverain a succédé une négociation entre fonctionnaires, qui ne répondent devant aucun parlement, parce qu'aucun parlement ne peut modifier un détail sans mettre à bas l'ensemble. Nous voici bien loin de la république universelle! (p.86)

[L'auteur évoque ensuite l'importance de la circulation de l'information, sur le modèle du réseau de neurones et non plus celui de la "structure pyramidale de l'âge institutionnel". Il conclut le chapitre en évoquant le futur] Monde d'autant plus stable qu'il est plus souple, monde qu'il faut penser selon les schémas de la biologie plutôt que de la physique: monde de règles plutôt que de principes. (p. 94)

Chapitre 5: Des chaînes invisibles.

La liberté est un mot de l'âge institutionnel: le mot aura-t-il encore un sens à l'âge impérial? (p. 96)

[Thèmes abordés: politique et médias; méthodes opposées de prise de décisions au Japon et aux Etats-Unis.]

L'âge impérial ne place pas bien haut dans l'échelle de ses priorités le besoin pour une société d'être composée d'hommes libres. [...] attachés [...] par mille petits fils si minces qu'ils en sont presque invisibles, au point que seules les rares individualités qui ont encore la mémoire d'un autre âge en sentent l'efficace présence. La grande surprise de cet âge est que la plupart d'entre nous s'y sentent bien.
[Note de B. Courcelle: j'ai des doutes sur la dernière assertion. Est-ce que "la crise" n'est pas au contraire le symptôme de ce que les gens se sentent de plus en plus mal dans le seul rôle qu'on leur laisse, celui de consommateurs?] (p. 104)

Chapitre 6: Le conformisme nécessaire.

Le "conformisme" n'est pas un accident, une faiblesse regrettable des sociétés industrielles évoluées, mais une condition nécessaire de leur bon fonctionnement. (p. 110)

[...] pas plus qu'il n'y a désormais de pôles de puissance, il n'y a un pôle du conformisme et un pôle de l'anticonformisme. Il y a seulement une course à la ressemblance qui n'a pas de fin parce que le déplacement des coureurs transforme l'image qu'ils poursuivent.[...] l'anticonformiste, perturbateur professionnel [...] entretient le branle général, mais ne menace rien. (p. 111)

Par le sport qu'il pratique ou la voiture qu'il possède, par le club dont il est membre ou la religion qu'il affiche, il fera l'acquisition de morceaux d'identité, petites planches fragiles emportées dans le mouvement général, auxquels les naufragés du monde moderne s'accrochent pour se donner l'illusion de l'immobilité. (p. 114)

Chapitre 7: Des religions sans dieu.

Il n'y a donc pas incompatibilité entre la globalisation abstraite de l'âge impérial et l'archaïsme de la fragmentation religieuse. La seconde est la conséquence naturelle de la première [...] (p. 133)

Des religions qui apportent la différence et donc l'identité, la possibilité de croire sans que cette croyance soit le sous-produit de la logique impitoyable des réseaux; un polythéisme qui prendrait son parti de la diversité des choses et des hommes, mais incapable d'universel. (p. 134)

L'empire en train de naître [...] est à proprement parler, athée; il laisse le champ libre à de nouvelles religions. (p. 135)

Chapitre 8: Le veau d'or

[...] la corruption mérite d'être analysée, [c'est] peut-être, la seule "religion" qui ait aujourd'hui une vocation universelle. (p. 137)

En fait, notre rejet instinctif de la corruption est tout ce qui reste d'un autre monde, en voie de disparition, où s'affirmait l'indépendance de la sphère politique. (p. 143)

Chapitre 9: La violence impériale.

On tua beaucoup plus gaillardement au nom de la nation qu'on avait jamais tué au nom du roi. Le vouloir-vivre collectif, avec son corollaire le vouloir-tuer, était un sentiment autrement plus fort que le sens du devoir et de l'honneur des soldats de l'Ancien Régime. (p. 150)

Car en déléguant à un chef d'Etat la responsablité d'assumer pour l'ensemble de la nation le risque suprême, nous ne ressemblons guère aux volontaires de Valmy, et notre égalité devant la dissuasion est plus proche de celle des esclaves que de celle des citoyens. Le rapport qui s'établit entre la masse qui s'engage à subir et l'homme solitaire qu'on accable de la décision est bien le contraire d'un rapport démocratique. (p. 151)

La guerre mondiale ne succédera pas à la paix. Mais il n'y aura plus jamais de paix.
L'âge impérial est l'âge d'une violence diffuse et continue. Il n'y aura plus de territoire ou de frontière à défendre, mais seulement un ordre, des méthodes de fonctionnement à protéger. (p. 157)

Les hommes de l'empire, menant de tous côtés des guerres sans front, ne seront ni les soldats du roi, ni les citoyens en arme de la République; ils deviendront des policiers attentifs, toujours prêts
à traquer la différence, l'inconnu, l'inexplicable. (p. 159, fin du chapitre)

Epilogue

Il ne sert à rien de pleurer la crise des lumières, et il faut accepter le fait que nous arrivons aujourd'hui au terme de l'âge institutionnel de la puissance. (p. 167)

Les débats de l'avenir porteront sur le rapport de l'homme au monde: ils seront des débats éthiques, et c'est par eux qu'un jour peut-être renaîtra la politique, dans un processus qui partira du bas, de la démocratie locale et de la définition qu'une communauté donnera d'elle-même, pour aller vers le haut. [...] La solidarité qui doit permettre de dépasser le repli communautaire ne sera donc pas, au départ, "politique", elle trouvera son fondement dans le sentiment d'une commune responsabilité devant un monde dont les limites doivent borner l'ambition des hommes. (p. 169)

[L'auteur évoque ensuite l'écologie comme point de départ d'une "définition rénovée de la communauté humaine", ainsi que la bioéthique.]

[...] il faut aujourd'hui retrouver la sagesse -- au sens stoïcien du mot -- c'est à dire préserver l'indépendance de l'esprit non plus seulement de la police des dictateurs, mais de l'appauvrissement des consciences.

[Note de B. Courcelle: Cette conclusion est un peu courte! ]

B. Courcelle

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