Madame ou Monsieur la ou le député(e), maire,
sénateur, conseillère(er) municipale, etc...
Depuis 19xx j'ai voté systématiquement pour les candidat(e)s du Parti Socialiste ou pour celles et ceux qu'il soutenait.
Par cette lettre, que je diffuse sur mon site Internet personnel, afin que les internautes partageant mes idées puissent s'en inspirer, je déclare solemnellement que c'est fini, que ne voterai plus pour les candidat(e)s
d'un parti qui détruit la laïcité et l'unité de la République, et dont les ministres ont soutenu ou fait voter, entre autres:
- les accords Lang-Cloupet augmentant les subventions à l'enseignement catholique,
- le recrutement de professeurs certifiés d'enseignement religieux en 2000 et en 2001 pour l'Alsace-Moselle, ce qui contribue à pérenniser le statut scolaire local au lieu de l'abroger,
- une révision des lois sur les cultes en Alsace-Moselle (JO du 13.1.2001, page 637) en lieu et place d'une application dans ces trois départements de la loi de 1905 sur la Séparation de l'Etat et des religions,
- la Charte Européenne des Langues Régionales,
- l'intégration des écoles Diwan à l'enseignement public,
- l'enseignement obligatoire du corse en Corse.
Je pourrais encore y ajouter le soutien à l'ultralibéralisme (sous couvert de la construction européenne) avec destruction méthodique des services publics, y compris celui de l'enseignement (même si c'est de façon plus masquée) et les violations de la laïcité.

Si je ne peux, dans les scrutins futurs, apporter mes voix à des candidats qui défendent une conception laïque de la République, je préfèrerai m'abstenir, et rejoindre les nombreux électeurs dégoutés des promeeses électorales non tenues.
Le chantage au retour de la Droite ne me fera pas changer d'avis. (De toutes manières, la "majorité plurielle" au pouvoir réalise ce que la droite n'a pas réussi à faire!)
En cadeau d'adieu, je vous joins une copie d'un petit pamphlet du génial Octave Mirbeau.
Je vous en souhaite bonne lecture.
Je vous prie d'agréer etc...
Une chose m'étonne prodigieusement j'oserai dire qu'elle me stupéfie c'est qu'à l'heure
scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse
exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur,
un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses
affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose.
Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les
philosophies les plus subtiles et confondre la raison? Où est-il le Balzac qui nous donnera la
physiologie de l'électeur moderne? Et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de
cet incurable dément? Nous l'attendons.
Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs,
l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui
célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne; je comprends M. Chantavoine
s'obstinant à chercher des rimes; je comprends tout.
Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un
président de République, ou n'importe lequel, parmi tous les étranges farceurs qui réclament une
fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire l'être irrêvé, le martyr
improbable qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous
enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des
coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière quand ce n'est pas des coups de fusil
dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites
jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et
immortelle sottise, ô chauvin!
Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer ô folie admirable et déconcertante des programmes politiques et des revendications sociales; et non point de l'électeur "qui la connaît" et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans "les résultats de sa toute-puissance" qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres?
Ah! oui, les autres! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une
ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent:
"Je suis électeur! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floquet fait des lois auxquelles sont astreints
trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi et Pierre Alype également."
Comment y en
a-t-il encore de cet acabit? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils
pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur oeuvre? Comment peut-il arriver qu'il se
rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de Bretagne, même dans les
inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez
déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou
rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le saoule?
A quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué
d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un
devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom
qu'il ait écrit dessus?...
Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement
qui explique cet acte extravagant? Qu'est-ce qu'il espère? Car enfin, pour consentir à se donner des
maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose
d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales,
les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail
et de probité; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baïhaut, non moins que dans ceux de
Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et
s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard des promesses de bonheur futur et de soulagement
immédiat.
Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les
plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires: la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.
Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie,
puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et donner l'autre?
Eh bien! non. Entre ses voleurs et
ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier,
il votera demain, il votera toujours.
Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils
n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois
qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son
boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.
Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour deux sous, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes; si tu lisais parfois, au coin de ton feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.
Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des
bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance.
Mais ne mêle jamais l'homme à
ton rêve, car là où est l'homme, là sont la douleur, la haine et le meurtre.
Surtout, souviens-toi que
l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la
situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te
donnera pas et qu'il n'est pas, d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne
représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi; il ne représente que ses propres passions et
ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances
qui seraient vite déçues, ne vas pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes
aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se
valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien.
Donc, rentre chez toi,
bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds; et cela
pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes
politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.
Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.
Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.