En fin de document: trois ouvrages fondamentaux.
Le Monde du 3.1.1998 cite des extraits d'un article de J.M. Lustiger: Singularité de la Shoah (Etudes, janvier 1998) dont j'extrais quelques phrases:
"La Shoah vise singulièrement dans le peuple juif le porteur de la parole divine, de la Loi, des commandements, dans ce qu'ils ont d'irrécusable pour les cultures juive et chrétienne [...]. En tant qu'elle rejette les témoins des paroles du Sinaï, elle prétend exclure à travers eux Celui qui fonde la liberté et la sagesse de toute conscience humaine. [...]
Pour autant, cette signification horrible de la Shoah ne banalise en rien les autres blessures du siècle. [...] Au-delà du nombre des victimes, l'élimination programmée du peuple élu révèle, en tout crime contre l'humanité, le sacrilège qui attente à l'intégrité des personnes et détruit leur communion. [...]
On ne peut comprendre la singularité de la Shoah qu'en référence à la singularité du Sinaï. La Shoah est la radicale négation du Sinaï. Les mêmes éléments se retrouvent dans les deux événements contraires, contradictoires, symétriquement opposés. Le don de la Loi est unique et irréversible. Le second, la Shoah, en est la négation ou plutôt le refus, tout aussi singulier, tout aussi inoubliable [...].
Israël atteste d'autre part, l'universalité des commandements moraux dont il est porteur et dont l'observance lui est confiée comme une mission particulière. [...] l'extermination du témoin de l'Unique est, à ce titre aussi, un crime contre l'humanité [...]"
Mes commentaires
1. Pendant des siècles l'église catholique a fait dire des prières contre le "peuple déicide"; l'antijudaïsme catholique remonte à "Saint"-Augustin et "Saint"-Jean Chrysotome (fin du IVième siècle) et s'est poursuivi, avec plus ou moins de virulence selon les époques, jusqu'au XXième; par exemple, M. Kolbe, canonisé par Jean-Paul II, publiait en Pologne une revue antisémite; voir ci-dessus les déclarations du cardinal Gerlier. (On notera au passage la notion toute relative de justice; quant à la charité, le pape avait donné l'exemple! ) On peut difficilement parler dans ce cas de défaillance personnelle, comme dans les nombreuses affaires de prêtres pédophiles; c'est par contre une preuve "par l'absurde" de la non-existence du prétendu "Saint-Esprit", car enfin, s'il n'inspire pas une assemblée des archevêques et des cardinaux, électeurs du successeur de "Saint"-Pierre, à quoi peut-il servir?
L'extermination des Juifs était donc tout sauf une attaque du catholicisme. Prétendre le contraire comme le fait Lustiger, c'est donner à l'église catholique, à peu de frais, une position de victime en faisant oublier sa position indifférente pour ne pas dire complice. (Voir aussi l'ouvrage de A. Lacroix-Riz cité ci-dessous).
2. Dans ce texte, Lustiger ne parle de la Shoah que dans la perspective de sa propre religion (avec bien sûr les réserves d'usage politiquement correctes sur les autres génocides qui seraient éclairés par sa "noire lumière" (sic)). La singularité revendiquée repose sur l'affirmation explicite de l'universalité (cf. "... Celui qui fonde la liberté et la sagesse de toute conscience humaine") et donc de la suprématie de la religion catholique, étendue pour l'occasion à la religion-mère, et de faire accepter, en utilisant un passé douloureux, sa prétention à définir l'éthique du monde contemporain. Dans les extraits publiés par Le Monde, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme n'est pas mentionnée. On ne trouve que des formules obscures du genre: "le sacrilège qui attente à l'intégrité des personnes et détruit leur communion (sic)."
3. Le péché originel d'Adam et Eve est usé; d'une part la notion de "premier couple" d'une race est infondée et d'autre part, en ce qui concerne celui-là, elle est mise à mal par l'hypothèse du polygénisme; personne ne se sent plus concerné par cette vieille histoire fumeuse (inventée par "Saint"-Augustin, encore lui); il fallait trouver quelque chose de plus récent, puisque toute religion fonctionne sur la culpabilisation et la dénonciation du Mal (sans se soucier des conditions politiques qui expliquent tel ou tel événement), qui permettent d'asseoir sa domination des esprits. Cet "événement majeur", le choc des photos aidant, est donc utilisé pour le remplacer. (Par contre le grand rabbin Sitruk a déclaré à la télévision à propos de la Shoah: "ce n'était pas un événement puisque la Shoah est hors de l'histoire, elle abolit l'histoire." Tout aussi crétin que le négationnisme!, EdJ, 17.9.1998)
4. Sous la plume de l'académicien Lustiger, la symétrie entre le Sinaï et la Shoah semble nécessaire, comme voulue par "Dieu"!
5. "Israël atteste ... ": qu'en pensent les palestiniens?
6. Ce texte tout comme la "repentance" du 30.9.1997 me semble être un élément d'une opération diplomatique auprès des juifs (Congrès Juif Mondial, rabbins et lobbys très puissants aux USA) visant à une alliance en vue de la reconquista cléricale en cours, à moins que ce ne soit une OPA sur la "maison-mère".
Que faire?
Refuser la sacralisation de tel ou tel fait historique et les "repentances" médiatisées; étudier l'Histoire sans faire de la morale, de façon à comprendre rationnellement ce qui s'est passé (les discours sur le Mal et le Diable associés au refus de comprendre visent à affirmer que seules les "autorités religieuses" sauraient dire la vérité de l'Histoire et, en conséquence, devraient se voir reconnaître une suprématie sur les assemblées démocratiquement élues);
combattre les falsifications historiques (le jubilée de l'église catholique nous donnera l'occasion de nous repencher sur quelques dossiers peu glorieux et il faudra surveiller leur présentation).
Il n'y a besoin d'aucune religion pour condamner les génocides, tous les génocides, sans chercher à singulariser l'un ou l'autre. C'est une insulte aux victimes que d'utiliser leur malheur pour fabriquer du sacré, et développer sa boutique ou plutôt sa multi-nationale.
Comment éviter de nouvelles horreurs?: je propose de donner à l'ONU des moyens réels (tirés par exemple de la "taxe Tobin") et de vrais pouvoirs supranationaux, issus d'une élection au suffrage universel mondial. Sa mission serait de veiller au respect des Droits de l'Homme, de contrôler les ventes d'armes, d'organiser un désarmement général (progressif), de développer les vaccins et les moyens contraceptifs hors du circuit capitaliste, d'imposer le respect de l'environnement et la fermeture des paradis fiscaux.
[Note: Voir également dans Golias 58, janvier 1998, un article de l'historien M. Steinberg qui critique les falsifications contenues dans la "déclaration de repentance" et dans le texte de J.-M. Lustiger sur la "singularité de la Shoah.]
H. Fabre: L'Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, les outrages à la vérité, Editions EPO, Bruxelles 1994, (prix 190F, sur commande dans toute bonne librairie )
Analyse: Ce livre traite de l'attitude des papes Pie XI et
XII et des évêques européens face aux
régimes fascistes, nazis et autres en France, Italie, Allemagne, Pologne, Croatie, Slovaquie, Roumanie et Hongrie. Son propos n'est pas la participation des catholiques à la résistance, mais l'attitude de la hiérarchie. Il ressort de ce livre que la non-assistance à peuples en danger pour ne pas dire la collaboration par omission s'explique par de multiples raisons:
- l'antisémitisme traditionnel (le "peuple déicide"; le prêtre polonais M. Kolbe publiait jusqu'en 1938 des revues antisémites; cela ne l'a pas empêché d'être béatifié en 1982);
- la peur du "bolchevisme athée" contre lequel les régimes fascistes semblaient être, aux yeux de ces papes, les meilleurs remparts;
- l'opinion voire le souhait que les allemands gagnent la guerre;
- la défense des "intérêts de l'Eglise" (écoles religieuses, mariages religieux, refus du divorce, défense des juifs convertis, etc...);
- la lutte contre le "laïcisme" et la loi
française de séparation des églises et
de l'Etat de 1905 (ces "maux" sont attribués
aux francs-maçons);
- la volonté d'être "impartial" dans
le conflit et de ne pas s'opposer aux pouvoirs en place sauf
lorsqu'ils empiètent sur les intérêts de
l'Eglise (encycliques de 1931 et 1938);
- la crainte que le Vatican ne soit occupé.
La démonstration est étayée de nombreuses
citations données avec leurs références bibliographiques complètes. Ce livre montre également comment l'Eglise, appuyée de nombreux historiens peu curieux ou pieusement malhonnêtes, a réussi à maquiller la réalité.
A. Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich, de la première guerre mondiale à la guerre froide, A. Colin/Masson, Paris 1996, 539 p., 180F, (ISBN 2 200 21641 6)
Voir aussi la revue Golias, numéro 47, Mai 1996, pp. 72-89 qui présente des extraits de cet ouvrage.
Analyse: En s'appuyant sur des archives non encore utilisées, ce livre analyse la diplomatie du
Saint-Siège de 1914 à 1955. Cette diplomatie a constamment soutenu l'Allemagne,
ce qu'explique en partie l'importance du soutien financier
allemand du Vatican. Ses principaux axes sont les suivants.
1 La lutte contre le traité de Versailles et l'aide à la reconquête des territoires perdus en 1918 par les empires centraux; le Vatican a soutenu l'Anschluss
de 1918 à 1938, ainsi que l'invasion par Hitler de la Tchécoslovaquie. En 1945, cette attitude s'est
retrouvée dans la lutte du Vatican contre le
traité de Potsdam.
2 La France "laïque" est une ennemie;
le Vatican entretient l'agitation en Alsace et en Moselle pour y empêcher l'application de la loi de
1905 (séparation de l'Etat et des religions) entre les deux guerres, et y maintenir le régime concordataire; il soutient de même le rattachement de la Sarre au Reich en 1935.
3 Plus surprenant, la Pologne catholique est "brimée" au profit de l'Allemagne, partiellement catholique.
4 La lutte contre le "bolchevisme athée" en URSS est une justification constante et réitérée
(en particulier à usage des catholiques français) du soutien à l'Allemagne nazie. Le Vatican ferme les yeux sur,
(ou proteste très faiblement contre) les persécutions
des catholiques allemands par les nazis. Cette lutte contre l'URSS prolonge l'hostilité séculaire du Vatican contre la
Russie tsariste et surtout, orthodoxe.
5 Le Saint-Siège a senti dès 1914 l'importance que prendraient les Etats-Unis dans les affaires européennes et a établi des liens avec eux pour servir les intérêts
de l'Allemagne et de l'Italie. Il a constamment cherché à dissuader les Etats-Unis d'entrer en guerre, en 1916 et en 1941.
6 Dès 1943, le Vatican a mobilisé tout l'appareil de l'Eglise pour sauver le plus possible de criminels de guerre,
sous le couvert de la "charité chrétienne".
Ce livre explique en détail le soutien à Hitler contre le Zentrum (parti catholique allemand), à Franco (sous couvert de "pacificisme", incitant les français et anglais à ne pas intervenir), à Pétain (contre l'affreuse laïcité et les "poisons communistes" cf. p. 402) etc ...
Comment comprendre les "silences" de Pie XII sur le sort des juifs, alors que simultanément il protestait vigoureusement contre les bombardements alliés en Italie (à Rome!) et en Allemagne, sinon comme un soutien de fait à la politique d'extermination nazie?
"Tandis que la Patriarche orthodoxe de Constantinople ordonnait à ses évêques de tout faire pour sauver les juifs, rien de semblable ne vint de Rome." (Golias 47, p. 79) A noter aussi l'appropriation par l'Eglise des biens de juifs déportés. (Golias 47, p. 80)
Cette politique ne s'arrête pas à la mort de Pie XII. La protection de P. Touvier a continué bien après. Roncalli et Montini (les futurs papes Jean XXIII et Paul VI) ont participé au sauvetage des nazis (Golias 47 p. 84-85). On peut citer aussi la reconnaissance germano-vaticane de la Croatie où le Vatican avait soutenu les oustachis (nazis locaux).
Après la béatification de M. Kolbe (prêtre polonais antisémite, au moins jusqu'en 1938), de I.Schuster (évêque fasciste de Milan) tous deux par Jean-Paul II, on parle de celle du croate oustachi Stepinac (p. 509; Golias
47 p. 81).
Jean-Paul II a accordé sa
bénédiction apostolique à L.Degrelle en 1991 (nazi belge) et à A. Pinochet en 1993. Par contre, il s'est opposé à la "Théologie de la Libération" et il place partout où il peut en Amérique Latine ses affidés de l'Opus Dei.
Conclusion: Pie XII n'est pas un "accident" de l'histoire de l'Eglise catholique. Plus ou moins masquée, la politique de soutien aux régimes réactionnaires est constante. L'hypocisie et le double langage sont la règle. Dans tous les cas, le Vatican prend à revers les démocraties en mobilisant les catholiques sur des thèmes tels que l'école confessionnelle (dite "libre"), la charité chrétienne (on dit maintenant "l'aide humanitaire"), les persécutions religieuses (dont les victimes sont soigneusement choisies), l'opposition à l'avortement.
Sur la censure des travaux de A. Lacroix-Riz sur la collaboration, on consultera le serveur de l'Humanité (interroger le moteur de recherche sur "Lacroix-Riz")
M. Aarons, J. Loftus, Des nazis au Vatican, Olivier Orban, Paris, 1992 (trad. de: Ratlines, Londres, 1991)
Ce livre explique comment le Vatican (y compris Mgr. Montini, le futur Paul VI) a organisé la fuite de plusieurs dizaines de milliers de nazis, oustachis et SS ukrainiens en Amérique du Sud, au Canada, en Australie, etc..., avec la complicité des services secrets américains et surtout britanniques.
Un documentaire tiré de cet ouvrage a été présenté sur Arte début 1997; il avait été initialement programmé le 18.9.1996, veille de l'arrivée du pape en France. Le gouvernement a obligé la chaîne à différer la diffusion! (Note 85, du
Réseau Voltaire, dépêche 96/0707)
A voir également: le
compte rendu par J. Bézecourt du livre de S. Friedlander (1964): Pie XII et les Nazis.
Les "saints" et amis politiques de Jean-Paul II.
B. Courcelle
Mise à jour: 25 septembre 1998.
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