Un piège linguistique
Comment
parler de ce qui n’existe pas ? Et d’ailleurs, pourquoi en parler ?
C’est
bizarre que les athées (militants) parlent souvent de « Dieu » ou des
« dieux », et qu’ils reprennent sans distance suffisante les
terminologies religieuses. Ils acceptent ainsi de se battre avec les mots de
leurs adversaires.
Ce
n’est pas équivalent d’écrire « Dieu n’existe pas » et
« les croyances en des divinités sont des superstitions». Le premier
énoncé se réfère implicitement aux discussions absurdes sur les preuves de
l’existence de « Dieu » (et toujours implicitement, de celui des
monothéismes, personne ne discute de l’existence des « kamis » du
shintoïsme japonais) chères aux philosophes, qui, à quelques exceptions
près, sont des théologiens refoulés. Le
second relève de la sociologie et juge les
croyances. Les croyances religieuses existent et ce sont elles qu’il
faut critiquer sans faiblesse «tolérante » ou politiquement correcte.
Considérons
trois titres d’ouvrages :
« Eradiquer
les Dieux » par J.C. Sitzia-LeBlond,
Editions Passe-Murailles, 2008,
« dieu N’EST PAS GRAND » par Christopher Hitchens, Editions Belfond, 2009,
« Pour
en finir avec DIEU » par Richard Dawkins,
Editions R. Laffont, 2008.
Dans
cette note, je ne commenterai que les titres, tous très mauvais. Je critiquerai
plus tard les contenus.
On
éradique (étymologiquement, en supprimant les racines) des pestes végétales ou
des maladies. On n’éradique pas ce qui n’existe pas. C’est « Eradiquer les
croyances religieuses » qu’il aurait fallu écrire. Mais comment ?
L’excellent ouvrage de Pascal Boyer « Et l’homme créa les dieux, comment
expliquer la religion » (R. Laffont, 2001 ; Folio-Essais 2003) dont
le titre est irréprochable (1) nous explique, en termes d’ethnologie, de
cognition et de neurologie pourquoi
c’est particulièrement difficile. « Eradiquer » des idées et des
comportements, cela fait partie de l’obsession sécuritaire du monde (invivable)
où nous vivons (quand même) (2), pour ne pas citer les épurations ethniques ou
politiques.
L’éditeur
du livre de C. Hitchens joue avec la typographie et
s’arrange pour mettre « dieu » en petits caractères sans majuscule.
Le sous-titre « Comment la religion
empoisonne tout » aurait dû être
utilisé comme titre. Il correspond très bien au contenu. Le titre
d’origine est « GOD IS NOT GREAT ».
R.
Dawkins se prend-il pour Hercule combattant l’hydre
de Lerne ? Où pour un héros nietzschéen qui veut tuer
« Dieu » définitivement. (Se
méfier des phénix ! Les religions que l’on croyait mortes reprennent du
venin). Son titre est aussi mauvais que celui de l’éradicateur cité plus haut.
L’utilisation des capitales sur la couverture et les pages internes de titre
permet de ne pas écrire « Dieu ». Le titre d’origine est « THE
GOD DELUSION » soit, en gardant les capitales comme dans la page de
copyright : « L’ILLUSION
DE DIEU » ou « DIEU,
CETTE ILLUSION », ce qui aurait été
un bon titre pour la traduction en français.
Le
pouvoir des guillemets.
Tout terme religieux devrait être écrit entre
guillemets (lesquels malheureusement ne se prononcent pas) afin de récuser de
manière ostentatoire toute la sémantique qui s’y attache et de la renvoyer dans
le domaine mythologique. Et au passage, on pourrait ainsi rappeler qu’il y a
d’autres religions que les monothéismes qui (avec le bouddhisme) sont présentés
comme les seules religions dignes d’être promues et/ou discutées ,
les autres n’étant qu’animismes et superstitions. Ainsi il faudrait toujours
écrire :
« le dieu des monothéismes » au lieu de « Dieu »,
« la "vierge"
Marie » au lieu de « la Vierge Marie »,
« le vendredi réputé saint » au lieu de « le
Vendredi Saint »,
« la musique dite sacrée » au lieu de « la musique
sacrée » (3),
« "spiritualité" »
et « "prière" »
au lieu de « spiritualité »
et « prière » respectivement, etc.
J’admets
que cela peut lasser à la longue.
Bruno Courcelle
Notes et digressions : (1) J’analyse ce livre sur mon
site :
http://www.courcelle-bruno.nom.fr/Boyer.html
(2)
Voir par exemple la chasse aux fumeurs, la culpabilisation intense sous
prétexte de réchauffement climatique, l’hystérie anti-pédophile, la bonne santé
obligatoire, etc. qui se présentent comme la progression de l’Empire du Bien.
Le regretté Philippe Muray
nous propose de le saboter. Voyez ses « Ecrits », Editions Les Belles
Lettres, 2010 (1800 pages !). J’apprécie beaucoup les textes cet auteur à
l’exception de ceux où il fait preuve de papolâtrie.
(3)
Je suis toujours exaspéré d’entendre que tel sportif a été « sacré »
champion de ceci ou cela. Je déteste le vocabulaire religieux tout autant que
celui des affaires et de la gestion.
Texte
envoyé à l’Union des Athées (http://atunion.free.fr/)
et à Les Athées en Action (http://atheists-in-action.com/)
Mars
2011