B. Courcelle
Dans une série d'articles de ce numéro, intitulée "La déferlante" où l'on trouve une conférence sur Le retour de la transcendance par le président tchèque V. Havel, on trouve également une nouvelle "preuve" de l'existence de "Dieu" fondée sur la biologie du cerveau et le darwinisme. Elle figure dans l'article "Biologie de la croyance" pp. 14 à 19; c'est un entretien avec le docteur André Gernez, cancérologue.
Voici ce que déclare A. Gernez, en réponse aux questions des journalistes (c'est moi qui souligne en gras).
"Vous pensez la religion du ressort de la socio-psychologie parce qu'on l'a toujours considérée comme une émanation de l'intelligence humaine. Le phénomène religieux résulterait de l'activité conceptuelle, appelée en biologie fonction d'abstraction. Or ce déterminisme est incompatible avec les données de la science, qui indiquent que le phénomène religieux n'a pas ses racines dans l'activité mentale réfléchie."
A. Gernez rappelle que les Néanderthaliens, "confinés dans l'animalité, sans la moindre préoccupation abstraite, s'exprimant par onomatopées d'un registre réduit et inarticulé, pratiquent des rites funéraires et des cultes magiques."
Bien avant, il y a 500 000 ans, les Pithécanthropes "commencent à tailler des pierres, forent des crânes humains selon un rite identique de la Chine à l'Afrique australe en passant par Java. Cette activité religieuse attendra des centaines de millénaires pour être conceptualisée."
Il rappelle ensuite la structuration du cerveau en couches reflétant les étapes de l'évolution:
cerveau reptilien, cerveau limbique qui est le siège des émotions, enfin néo-cortex qui est le siège de la parole et du raisonnement, lequel occupe 85% du volume cérébral. Les neurologues en visualisant l'activité cérébrale de quelqu'un qui prie, situent "l'inscription de l'activité religieuse au niveau limbique".
"Entièrement comportementale, faite d'automatismes non réfléchis, cette mémoire limbique a permis l'implantation et la pérennité des gestes et des rites religieux, sans l'aide de la mémoire consciente ni de la transmission verbale. Ce qui permet de comprendre pourquoi toutes les religions ont en commun une gestuelle de base, allant de la prosternation aux rituels d'attitude: joindre les mains pour prier est aussi "naturel" qu'inspirer de l'air pour respirer."
"Nous pouvons accepter, refouler ou dévier les incitations religieuses mais, ne disposant pas d'une rétro-action sur le cerveau limbique, aucun raisonnement ne peut altérer l'autonomie de l'instinct religieux et aboutir à sa désinscription."
L'ethnologie, l'histoire et la sociologie démontrent l'universalité de la fonction religieuse:
"La fonction religieuse est enfin irrépressible comme le montre l'échec de toutes les tentatives d'éradication de ses manifestations. [...] la simple décadence des institutions et les abus de leurs hiérarchies, ont pu dégoûter les humains des pratiques religieuses. Ils n'ont pas supprimé le besoin de croire en une transcendance."
Voici maintenant la "preuve par Darwin" de la transcendance:
"Pour qu'un organisme évolue et perdure pendant des millions d'années, tout ce qui est inutile ou inadéquat devient récessif et disparaît. [...] En conséquence, même si nous ignorons son objet, la fonction religieuse a un but, de même que la respiration oxygénait notre sang bien avant qu'on ne sache pourquoi ou comment."
"La fonction religieuse a pour objet la transcendance, c'est à dire la perception de réalités qui échappent à l'appréhension par les autres sens et leurs prothèses. La transcendance a donc de fortes chances de constituer une réalité objective, faute de quoi l'intelligence cellulaire n'aurait pas maintenu son investissement dans cette voie, et le tropisme vers la transcendance se serait génétiquement désinscrite...
Tout à fait en amont de nos comportements, l'intelligence cellulaire qui conditionne l'évolution peut être dite infaillible et prévisionnelle, car elle possède une connaissance concrète de la réalité de son objet. C'est ainsi qu'elle n'a pas attendu l'apparition des fonctions cérébrales pour adapter le projet génétique, par exemple en faisant passer notre système respiratoire des branchies aux poumons."
"Au stade primitif, la fonction religieuse [...] ne sert à rien. Et pourtant elle a trait à une survie, sinon il [le Néanderthalien] n'enterrerait pas ses morts. [...] Il le fait sans savoir pourquoi, comme l'animal qui exécute une parade amoureuse ignore que c'est pour procréer."
" A posteriori, nous pouvons clairement définir le but de la fonction religieuse comme théotropisme. [...] pour l'être théotropique qu'est l'homme, refuser "Dieu" serait nier le soleil pour une tête de tournesol. Nos connaissances démontrent que s'opposer à l'expression religieuse (quelle que soit sa forme) fut inutile et que s'y soustraire est frustrant."
"En ce qui concerne l'espèce, la fonction religieuse se conforme au paramètre essentiel de l'anagénèse humaine, qui conduit toutes les fonctions à dégager l'organisme de l'emprise de
la sélection naturelle, loi du plus apte et du plus fort. [...] Je considère que le message christique [comparé aux autres religions] s'approche le plus, actuellement, de l'orientation indiquée par l'anagénèse. Il est fondamentalement anti-sélection naturelle."
Il n'est pas nécessaire de faire de longs commentaires.
Ce qu'A. Gernez dit de la "fonction religieuse" pourrait s'appliquer à la "fonction d'agressivité": elle s'enracine dans le cerveau limbique voire reptilien, elle est attestée par l'ethnologie, la sociologie et l'histoire, y compris contemporaine, elle est rebelle à la raison. Si elle existe toujours c'est que Dame Nature qui a toujours raison (Gernez dixit) devait la maintenir.
Vivent les aumôniers militaires qui sont à double titre dans le sens de l'Evolution!
B. Courcelle