Jacques Prévert, libre-penseur


Souvenirs de famille ou l'ange garde-chiourme

1930, repris dans "Paroles", 1946.

[...]
L'abbé, c'était un homme en robe avec des yeux très mous et de longues mains plates et blêmes; quand elles remuaient, cela faisait penser à des poissons crevant sur une pierre d'évier.

Il nous lisait toujours la même histoire, triste et banale histoire d'un homme d'autrefois qui portait un bouc au menton, un agneau sur les épaules et qui mourut cloué sur deux planches de salut, après avoir beaucoup pleuré sur lui-même dans un jardin, la nuit.

C'était un fils de famille, qui parlait toujours de son père: "mon père par-ci, mon père par-là, le Royaume de mon père", et il racontait des histoires aux malheureux qui l'écoutaient avec admiration, parce qu'il parlait bien et qu'il avait de l'instruction. [...]

Il guérisait aussi les hydropiques, il leur marchait sur le ventre en disant qu'il marchait sur l'eau, et l'eau qu'il leur sortait du ventre il la changeait en vin; à ceux qui voulaient bien en boire il disait que c'était son sang.

Assis sous un arbre, il parabolait: "Heureux les pauvres d'esprit, ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ils travailleront dur, ils recevront des coups de pieds au cul, ils feront des heures supplémentaires qui leur seront comptées plus tard dans le royaume du père." En attendant, il leur multipliait les pains, et les malheureux passaient devant les boucheries en frottant seulement la mie contre la croûte, ils oubliaient peu à peu le goût de la viande, le nom des coquillages et n'osaient plus faire l'amour. [...]

Il laissait venir à lui les petits enfants; rentrés chez eux, ceux-ci tendaient à la main paternelle qui les fessait durement la fesse gauche après la droite, en comptant plaintivement sur leurs doigts le temps qui les séparait du royaume en question. [...]

Ça n'allait déja plus tout seul, quand un jour le voilà qui trahit Judas, un de ses aides. Une drôle d'histoire: il prétendit savoir que Judas devait le dénoncer du doigt à des gens qui le connaissaient fort bien lui-même depuis longtemps, et, sachant que Judas devait le trahir, il ne le prévint pas.

Bref, le peuple se met à hurler "Barabbas, Barabbas, mort aux vaches, à bas la calotte" et,
crucifié entre deux souteneurs dont un indicateur, il rend le dernier soupir, les femmes se vautrent sur le sol en hurlant leur douleur, un coq chante et le tonnerre fait son bruit habituel.

Confortablement installé sur son nuage amiral, Dieu le père, de la maison Dieu-père-fils-Saint-Esprit-&-Cie, pousse un immense soupir de satisfaction, aussitôt deux ou trois petits nuages subalternes éclatent avec obséquiosité et Dieu père s'écrie: "Que je sois loué, que ma sainte raison sociale soit bénie, mon fils bien-aimé a la croix, ma maison est lancée. "Aussitôt il passe les commandes et les grandes manufactures de scapulaires entrent en transes,
on refuse du monde aux catacombes et, dans les familles qui méritent ce nom, il est de fort bon ton d'avoir au moins deux enfants dévorés par les lions.

[Plus loin le père se fâche contre l'abbé]
"Assez, l'abbé, assez. Gardez pour vous vos stupides histoires d'anges gardes-chiourme qui rôdent la nuit dans les chambres, allez faire vos dragonnades ailleurs et sachez qu'à partir d'aujourd'hui, dans cette maison, ce ne seront plus les coccinelles mais les punaises qui porteront le nom de bêtes à bon Dieu. J'ai dit. [...] filez, vous n'avez pas réussi comme c'était convenu, à faire prendre à ces enfants le messie pour une lanterne [...] foutez-moi le camp."


J'ai choisi ce texte comme lecture pour un banquet du Vendredi "Saint" organisé par La Libre Pensée.

Toujours dans Paroles on peut lire un "Pater Noster":

Notre Père qui êtes aux cieux,
Restez-y!
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New-York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité [...]

Dans Fatras (1966, son dernier recueil), on trouve un "Je vous salis, ma rue"


Je vous salis, ma rue
Et je m'en excuse
[...]
Je vous salue ma rue pleine d'ogresses
Charmantes comme dans les contes chinois
[...]
Je vous salue ma rue pleine de grâce
l'éboueur est avec nous.

Cécile Romane observe malicieusement dans son anthologie que 309 lycées et collèges portent le nom de Jacques Prévert.

Pour une anthologie virtuelle de la littérature antireligieuse et anticléricale.

Je ne connais pas d'anthologie de ce genre. Pourquoi ne pas profiter des possibilités de répartition des tâches et de communication offertes par l'Internet, et se mettre à plusieurs pour la constituer?
L'anthologie à laquelle je pense serait virtuelle à plusieurs titres.
Elle serait répartie sur plusieurs sites de la Toile.
Et pour éviter les problèmes d'autorisation à demander aux auteurs vivants ou à leurs ayants-droit, nous pourrions nous contenter de n'afficher que de courts extraits (au titre du droit de citation) accompagnés de références bibliographiques très complètes permettant aux lecteurs intéressés de trouver en librairie ou en bibliothèque les textes complets (que nous pourrions de toutes façons nous échanger - voire leur communiquer - par courrier électronique, lequel est considéré comme une correspondance privée et non comme une publication).
Les textes des auteurs "tombés" dans le domaine public pourraient être présentés in extenso (ou référencés s'ils figurent déjà dans un corpus disponible, de l'ABU ou autre site.)
Un site au moins du projet hébergerait un index complet des auteurs sélectionnés avec renvois sur les sites où leurs oeuvres seraient présentées.
Pour mieux délimiter le domaine, nous pourrions nous limiter dans un premier temps à la poésie francophone.
Merci de me faire part de vos remarques et de m'indiquer si vous souhaiteriez participer à ce travail.

Retour au musée.


Pour m'écrire et retourner au
Sommaire
Une liste d'adresses et
de sites sur l'Internet
Bibliographie personnelle