L'affaire Clovis et la visite du pape:
le bilan


Version définitive du 14.7.1997. Ce document comporte une seconde partie.

Il était prévu de fêter, en septembre 1996, le 1500-ième anniversaire du baptême de Clovis, les origines de la France, voire sa "fondation" ou même son baptême. Tout cela en présence de Jean-Paul II. Ces projets ont suscité une importante mobilisation laïque. Le but de cette note est de faire le bilan de l"affaire Clovis" et de la visite du pape. (Sommaire: contre le cléricalisme).

Les raisons de la mobilisation laïque

Un pseudo 1500ième anniversaire.

"L'affaire Clovis: jamais une commémoration n'aura provoqué autant de mensonges historiques" (Couverture de L'Evènement du Jeudi, 22.8.1996)

Les historiens hésitent entre 498 et 499 pour la date du baptême de Clovis; ils excluent 496 et le situent tous un 25 décembre. La date de 1996 pour ce faux 1500ième anniversaire a été retenue pour permettre à Jean-Paul II d'y participer. Cette commémoration avait une signification politique précisée ci-dessous. (De fait, toute commémoration est une utilisation idéologique de l'Histoire: cela consiste à sortir un évenement de son contexte, et à mettre l'accent sur tel ou tel aspect à l'exclusion des autres; les discours simplificateurs et la médiatisation qui en résultent sont à l'opposé d'une information historique sérieuse à l'intention des non-spécialistes.)

Considérer le baptême de Clovis comme le baptême de la France n'a pas de sens. Le baptême concerne une personne et non une nation ni un état. Transférer le baptême du souverain à ses sujets ramène au principe "tel roi, telle religion" qui n'a plus cours, même dans les royaumes européens existants, où la liberté de conscience est partout reconnue. Une telle commémoration est doublemement obscurantiste: référence à la royauté et à la religion.

Cela n'a guère plus de sens de chercher à identifier la fondation de la France. La Nation française et l'Etat français se sont constitués progressivement, depuis avant Clovis. La Rébublique Française elle, a été proclamée le 21 septembre 1792. (On n'en a guère parlé en septembre 1992 époque du référendum sur le traité de Maastricht!) C'est justement cette date que Jean-Paul II a choisie pour célébrer le baptême de Clovis; il s'agissait par ce choix d'affirmer la prééminence de faits religieux sur la fondation de la République.

Si le baptême de Clovis est fondateur de quelque chose, c'est de l'alliance du trône et de l'autel, c'est à dire du cléricalisme. Enfin, fêter en 1996 le baptême de Clovis, c'est renouer avec une tradition monarchiste et antirépublicaine. En 1896, à l'occasion de la précédente "Année Clovis" (organisée par la seule Eglise catholique), le cardinal Perraud avait dit dans un discours à Reims:
"[...] la France que nous ont préparée et léguée la frivole, impie et dissolvante philosophie du 18ième siècle; les antichrétiennes et antisociales utopies de J.J. Rousseau, la formidable attaque conduite avec tant d'ensemble et d'acharnement par Diderot, d'Alembert et les Encyclopédistes contre le spiritualisme de nos grands siècles [...], une telle France n'a rien de commun avec la France de Clovis [...] Elle travaille sans relâche cette France positiviste à tout séculariser, à tout laïciser." (Cité dans le bulletin no 10 de La Libre-Pensée des Deux-Sèvres, Octobre 1996).

Dans un article du Monde (A propos de Clovis, 28.2.1996) S.Citron écrit:
"Dans tous les pays européens, les mythes et les stéréotypes ont été, au XIXième et au XXième siècles, mis au service d'une image orgueilleuse et exclusive de la nation. [...] Si nous ne voulons pas laisser le projet européen s'engluer dans les débats technocratiques, si nous voulons qu'il retrouve un souffle de générosité, si nous voulons réinventer le lien social à l'intérieur de nos sociétés complexes, ce n'est certainement pas cette célébration franco-française de Clovis qui y contribuera."

"L'identité chrétienne" de la France.

"Les dessous de l'offensive cléricale: les tenants de la contre-révolution se camouflent derrière le pape." (Couverture de L'Evènement du Jeudi du 19.9.1996)

Il faudrait retrouver, commémorer etc... "l'identité chrétienne de la France". S'il est incontestable que les religions chrétiennes ont profondément marqué l'histoire de la France (pas seulement à partir du baptême de Clovis), et plus largement, celle de l'Europe, on ne voit pas la nécessité de privilégier cet élément, qui s'est ajouté à d'autres influences: cultes païens, judaïsme, islam, protestantisme, redécouverte de l'Antiquité, rationnalisme, conception universaliste de l'homme. La commémoration de l"identité" et des "racines", religieuses ou autres, est une composante du nationalisme, dont on voit tous les jours les méfaits. Le Front National a lui aussi célébré Clovis. (Je citerai aussi J. Kupfer qui a dit à Paris devant B. Nétanyahou: "Les droits d'Israël sont écrits dans la Bible et non dans les déclarations de l'ONU", Le Monde, 27.9.1996).

Le rôle politique du Vatican

Le Vatican cherche par tous les moyens à imposer ses doctrines politiques et morales aux gouvernements du monde entier: soit par des prises de position directes tendant à orienter le choix des électeurs (référendum sur le divorce en Irlande, élections présidentielles en Pologne), soit par l'intermédiaire de ses lobbies ("le groupe de spiritualité des parlementaires", l'Opus Dei), de ses représentants à l'ONU (on l'a vu lors des conférences du Caire et de Pékin), des ONG qu'il contrôle, de ses ambassadeurs (les "nonces"; sur la diplomatie souterraine germanophile du Vatican de 1914 à 1955, orientée contre la France "coupable" de laïcité et le "bolchevisme" en URSS, je renvoie à l'excellent livre de A. Lacroix-Riz, "Le Vatican, l'Europe et le Reich", A. Colin, 1996).

Rapellons le principe énoncé dans l'encyclique Evangilum Vitae que la "loi naturelle", c'est à dire la doctrine officielle du Vatican prime sur les lois votées par les parlements démocratiquement élus. Cette encyclique enjoint aux catholiques de s'opposer aux lois de leurs états qui s'opposent à celles du Vatican.

Lors des précédentes visites du pape en France, l'opposition avait été bien moindre. Pourquoi? Parce que l'ingérence du Vatican dans les affaires publiques était beaucoup moins visible, même si elle existait. Mais depuis quelques années, le Vatican ose se montrer à visage découvert. Il peut se le permettre car son ingérence dans les affaires publiques rassure beaucoup de gens inquiets (à juste titre) des dysfonctionnements des démocraties. Elle est même encouragée par certains gouvernements (voir le discours de Chirac au Vatican reproduit ci-dessous.) Mais l'obscurantisme inhérent à toute religion n'est remède à rien.

Certaines sectes interdisent à leurs adeptes les transfusions sanguines: les parents sont poursuivis pour non assistance à personne en danger lorsque leurs enfants meurent faute de transfusions nécessaires. Elles ne sont pas "respectables". Mais les "grandes religions" bénéficient d'un respect véritablement incompréhensible de la part des pouvoirs publics, en particulier français. Voir par exemple l'indulgence des tribunaux pour les comandos anti-IVG, la répression du "blasphème", les réceptions officielles de chefs religieux (Jean-Paul II, le Dalaï-Lama).

Les violations de la Loi de 1905 et du principe de laïcité.

"Quand les élus de la majorité multiplient les entorses au principe de laïcité, ils réduisent la France à une nation ethnique et religieuse." (L'Evénement du Jeudi , 19.9.1996, sous-titre d'un article.)

Il y a bien sûr l'aspect financier: l'Etat, les régions, les communes n'ont pas le droit de subventionner des évenements religieux. Pour se justifier, ils rappellent que le Vatican est un état dont le pape est le chef. Mais Jean-Paul II a rappelé que sa visite était "pastorale" et non politique! Donc leur argumentation ne tient pas. Le coût réel ne sera jamais connu exactement, dans la mesure où beaucoup de dépenses ont été prises en charge "grâcieusement" par l'armée (éternelle alliance du sabre et du goupillon!). Les subventions directes par contre font l'objet de plaintes devant les tribunaux. La ville de Reims a dû annuler une subvention de 1,5 MF suite à une action en justice. D'autres actions sont en cours. D'après Golias 51 (novembre 1996), la réception du pape aurait coûté encore plus cher que l'organisation du G7 à Lyon.

Il y a plus grave. Rappellons les termes du discours de J. Chirac au Vatican le 20 janvier 1996:
"[...] j'ai souhaité resserrer nos [avec le Vatican] liens millénaires, témoigner de la fidélité de la France à son héritage chrétien [...] En septembre prochain, nous célébrerons en Votre présence le 1500ième anniversaire du baptême de Clovis qui a été , c'est vrai, vous l'avez mentionné, l'un des actes fondateurs de la France. [...] "Fille aînée de l'Eglise", la France l'a été par sa fidélité catholique, par son dynamisme missionnaire [...] Voilà pourquoi la France et le Siège apostolique ont vocation à travailler ensemble, toujours plus étroitement, pour lancer la justice, la sérénité et la paix dans le coeur des hommes. [...] Vous y [en France, en septembre 1996] mesurerez [...] l' attachement de l'ensemble des français à Votre personne. [...]"

La violation de l'esprit de la Loi de 1905 est manifeste.

L'opposition aux conditions de la visite du pape


Elle s'est traduite par une quantité considérable d'articles de presse, principalement de la fin aôut au 22 septembre (date de la fin de la visite). Voir ci-dessous ma revue de presse très partielle.

On a vu éclore un grand nombre de collectifs que Charlie-Hebdo a régulièrement mentionnés depuis le mois de mai. Vous trouverez en annexe leurs adresses. Les Journées Mondiales de la Jeunesse catholique prévues en août 1997 avec une nouvelle visite pontificale a toutes les chances de les faire renaître.

Ces collectifs ont lancé une campagne de "débaptisation". La possibilité de demander à l'église de vous marquer "apostat" dans les registres (à défaut d'un effacement physique de votre nom) a été mentionnée par Libération (10.8) et Le Canard Enchaîné (14.8). Voir la lettre type. Le Journal du Dimanche du 22.9 mentionne 870 demandes (d'après le Collectif de Tours); La Marseillaise du même jour mentionne 1000 demandes (d'après le Collectif de Reims en totalisant les chiffres fournis par 37 "collectifs anti-pape"); nous connaîtrons peut-être un jour le chiffre exact des demandes de débaptisation de l'année 1996, mais il est admis par l'Eglise qu'il est supérieur à celui d'une année "normale". Voilà un résultat intéressant de cette visite!

Des manifestations se sont déroulées dans toute la France. Sans prétendre être exhaustif, je citerai celles au sujet desquelles j'ai des informations ne venant pas de leurs organisateurs:

Il est regrettable d'une part que les organisations laïques n'aient pas réussi à se mettre d'accord pour organiser une riposte commune, et d'autre part que les organisations de l'ancien CNAL (syndicats, partis de gauche) soient restées absentes voire hostiles à ces actions. (Voir les articles du Nouvel Observateur cités cités ci-dessous.) Espérons que les futures actions laïques (en particulier en Août 1997, contre la prise en charge par les pouvoirs publics de l'organisation des Journées Mondiales de la Jeunesse Catholique) seront véritablement unitaires.

Le déroulement de la visite du pape


Les discours prononcés ont été très prudents. Clovis a été mis au placard, l'accent a été mis sur les "blessés de la vie" (fatalisme comparables à l'acceptation des "blessés de guerre" et des "accidents de la route"). La mobilisation laïque a forcé Chirac et Jean-Paul II à surveiller leurs termes.

Le Monde du 20.9 titre en page 6:
J. Chirac adresse au pape le salut de la France républicaine.

Extrait de son adresse au pape:
" [...] Oui, Très Saint-Père, par-delà les siècles, la France républicaine et laïque, la France de la Déclaration des Droits de l'Homme, respectueuse des croyances et des convictions de chacun, respectueuse de tous les cultes et de leur libre expression, mais la France aussi, vielle nation façonnée par l'Histoire et l'esprit, demeure fière de ses racines."

Il ne reste rien de l'allégeance flagorneuse du 20 janvier!

Réponse du pape:
"[...] En adhérant à la foi catholique, Clovis, à sa manière et selon les conceptions propres à son temps, a pu guider des peuples différents vers l'édification d'une seule et même nation."

On est loin du baptême de la France. (Le Nouvel Observateur s'interroge le 7.11: quel est l'auteur des discours de Jean-Paul II?)

Soulagé, Sud-Ouest titre en première page le 23.9:
Le pape déjoue le piège (tendu par qui sinon par Chirac, l'Eglise catholique de France et le Vatican?).
En page 2 on peut lire:
"Enfin le voyage du pape aura crevé comme bulle au soleil les polémiques sur la laïcité. J. Chirac qui s'était laissé aller à quelques imprudences, avait redressé le tir dès l'arrivée jeudi. Et à l'évidence, toute présence ministérielle avait été interdite hier autour du baptistère de Clovis. [...] Quand au pape, son homélie rémoise s'est bien gardée de toute reconnaissance en paternité de la France chrétienne au profit de Clovis ou de tout autre." Sud-Ouest reconnaît bien les effets de la mobilisation laïque! Le Monde aussi (24.9.1996 sous la plume d'H.Tincq) évoque "les pièges tendus sur son passage" qu'il a "déjoués" mais continue: "Les excès de la contestation laïque ont eu un effet-boomerang. Ils n'ont pas suffi à garnir les rangs des défilés antipapistes, mais ils ont en revanche, dopé des fidèles venus plus nombreux que prévu aux rassemblements de Jean-Paul II." La mauvaise foi d'H.Tincq est flagrante: voir ci-dessus les nombreuses manifestations qui ont eu lieu. Quant aux fidèles "dopés" ils ont été plutôt mesquins puisque les 100 000 personnes ayant assisté à la messe à Tours n'ont donné en tout que 250 000 F soit 2,5 F par personne! ("Europe & Laïcité" numéro 149).

La presse (cléricalisée), a méprisé la mobilisation laïque qui s'est déroulée, disons de mars à septembre et a refusé de reconnaître ses résultats. Elle a au contraire vanté l'intelligence politique de Jean-Paul II (Le Nouvel Observateur du 7.11) et le succès de sa visite.

La vigilance laïque n'en reste pas moins nécessaire


Mentionnons brièvement car nous aurons sûrement à en reparler (voir aussi):
1)le projet de création en Alsace-Moselle d'un CAPES d'enseignement des religions,
2) la cléricalisation sournoise des programmes d'histoire, où par exemple, on présente la Bible comme un "document historique majeur" (à comparer avec l'affirmation de J. Kupfer, (octobre 1996) selon laquelle "les droits d'Israël sont écrits dans la Bible et non dans les déclarations de l'ONU") et Jésus-Christ comme un personnage historique alors que son existence est du domaine du mythe (voir les livres de G. Fau cités dans ma bibliographie).
3) se méfier d'une révision dans le mauvais sens de la Loi de 1905: le nonce apostolique en France (c'est à dire l'ambassadeur du Vatican) avait déclaré lors de la préparation de la visite du pape en Bretagne et en Vendée:
"Il faudra étendre en France le statut d'Alsace-Moselle dans les régions de forte densité spirituelle."

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